X – L’ESPACE-TEMPS DE LA VILLE – 2) Les rythmes du temps urbains avec Jean-Yves Boulin (2002)

Toulouse, horloge sur 24 h. – Photo Guy Marty (Wikipédia) – http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/deed.fr

Les rythmes du temps urbains avec Jean-Yves Boulin (2002)

« Une mesure de temps limitera la distribution des espaces : la mesure solaire des vingt-quatre heures quotidiennes qui rythme nos entreprises et nos actes. »
Le Corbusier : Manière de penser l’urbanisme

Interdépendance du temps et de l’espace : la distribution de l’espace n’est pas sans incidence sur les rythmes de vie et inversement. La désynchronisation des emplois du temps a commencé au XIXe siècle avec la révolution industrielle : le temps de travail salarié s’est joint au temps de travail agricole, rythmé sur les saisons. Le dictat des horloges s’est ainsi peu à peu imposé à tous, y compris au paysan. En 1891 l’heure nationale est promulguée en France, et en 1911 est adoptée l’heure de Greenwich (GMT). Mais depuis les dernières années du XXe siècle, la flexibilité a bouleversé ce bel unanimisme autour d’une référence horaire internationale, contribuant à dissocier encore un peu plus le rythme de la vie sociale d’avec les rythmes biologiques, et obligeant les collectivités locales non plus seulement à aménager l’espace mais aussi à prendre en compte les contraintes de temps dans l’organisation des services urbains.

J.-Y. Boulin, sociologue, dans La ville à mille temps s’est penché sur la question à partir de l’analyse d’expériences étrangères : l’Italie, qui en Europe a initié les politiques du temps urbain dans les années 1980, mais aussi l’Allemagne et les Pays-Bas, ainsi qu’à partir d’enquêtes dans des villes françaises pionnières : Rennes, Poitiers, Saint-Denis, Belfort, Lille, Nancy, Créteil, entre autres[1]. En 2004, l’association Tempo territorial réunissait les villes ayant mis en place un « bureau des temps », dont Paris, Lyon, Montpellier, Rennes et Strasbourg.

Il distingue deux démarches :

 1) la recherche de la flexibilité au sein des espaces de travail permettant de prendre en compte les contraintes qui s’exercent sur le hors travail ;

2) la mise en place de « politiques du temps de la ville » s’attachant plus généralement à la réalisation d’objectifs sociaux d’égalité entre salariés, fonctionnaires, membres des professions libérales… et entre genres.

La première approche reste confinée dans le champ du travail, la seconde relie la problématique des temporalités à la fragmentation contemporaine de l’espace sociale. Il s’agit en effet au préalable de prendre la mesure des évolutions pour intégrer les contraintes dans l’aménagement du temps dans la ville et non plus seulement dans le travail. Il apparaît, en effet, que la révolution industrielle, puis à sa suite la révolution tertiaire, ont non seulement déstructurer l’espace mais également le temps sans que l’on ait toujours perçu les conséquences que la déstructuration de l’un pouvait avoir sur l’autre et réciproquement. C’est que le temps du travail est de moins en moins considéré comme le temps principal structurant nos identités de telle sorte que le « reste » du temps constituerait un résidu. Avec le développement des loisirs parallèlement à la dévalorisation de la valeur travail, le temps hors travail bénéficie d’une inversion des priorités remettant en cause non seulement les divisions traditionnelles entre travail et loisir, travail professionnel et domestique, mais également la division des tâches entre homme et femme et celle entre activités productive et reproductive. Le tournant des années 60-70 marque, ainsi, un renversement des valeurs touchant les temporalités qui scandent la vie quotidienne du citadin en faisant bouger les lignes entre temps contraint et temps libre et à l’intérieur de celui-ci entre temps disponible (temps vacant) et disponibilité du temps (temps utile).

D’où l’impératif qui s’est peu à peu imposé de chercher à mieux articuler temps et espace en se fixant l’accessibilité comme objectif de base. Les lois Aubry sur les 35 h ont, en France, contribué à cette prise de conscience. J.-Y. Boulin place la problématique du temps urbain dans une perspective systémique. En effet, « une politique du temps de travail dans l’entreprise doit intégrer l’interaction entre les décisions prises dans l’espace du travail et leurs effets sur l’ensemble de la société »[2]. C’est dire que l’aménagement du temps ne saurait se limiter à la sphère de l’entreprise mais doit être pensé et mis en œuvre à l’échelle d’un territoire.

Les politiques du temps urbain concernent au premier chef l’accessibilité aux services publics, les droits de la femme, les rythmes scolaires et les transports. C’est un enjeu d’égalité, de cohésion sociale et de qualité de la vie qui implique une révision des modes de gestion et une évolution de la gouvernance dans le sens d’une plus grande concertation avec les usagers. S’agissant du bien-être du citadin, il ne faut pas négliger l’impact de ces politiques sur les représentations. En effet, ajouter une dimension, celle du temps, aux politiques territoriales a aussi une incidence culturelle.

Si la mise en place de dispositifs horaires adaptés à des besoins de plus en plus désynchronisés, allant jusqu’à défier l’alternance du jour et de la nuit, est soumise à de laborieuses négociations, elle n’est pas en revanche subordonnée à des investissements coûteux, seulement des coûts de gestion liés à l’organisation des services. . De sorte que les bénéfices, difficilement évaluables, en termes d’équilibre psychique et d’apaisement de relations sociales jadis soumises à des contraintes horaires, source de stress, sont sans commune mesure avec les coûts induits par l’adoption d’horaires diversifiés et variables[3].

A la suite de Jean-Yves Boulin, Thierry Paquot[4] plaide pour un urbanisme chronotopique qui cherche « à mieux combiner la logique des lieux et la logique des flux » et qui « ménage le lieu (topos) avec une attention toute particulière aux temps (chronos) ». A la distinction de l’espace vécu, de l’espace perçu et de l’espace conçu d’Henri Lefebvre, il superpose et articule un temps vécu, un temps représenté et un temps conçu. « Nous allons dans les années à venir, prévoit-il, connaître deux profondes révolution du temps » affectant les deux trinités que sont :

 –     le « découpage de la journée en trois moments à peu près égaux » : temps de travail, temps de sommeil, temps libre ;

–     les « trois périodes de la vie » : enfance et formation, âge adulte (période d’activité), retraite.

Ces deux trinités, sous la pression du capitalisme immatériel jointe à l’effacement du salariat, étant appelées à connaître des bouleversements sans précédent qui imposeront « un subtil dosage local/global, allant toujours vers plus d’autonomie des individus et plus d’amitié des humains envers le vivant et plus généralement la nature ».

  ***

Préoccupation plus récente, après le temps de la journée, ou plus précisément du jour : le temps de la nuit. Traditionnellement la césure était franche ou presque : le jour, temps du travail ; la nuit, temps du repos. Entre les deux, à peine si un temps des loisirs parvenait – en dehors des week-ends et des vacances – à s’insérer. C’est cette partition  qui est remise en cause par les bouleversements des rythmes circadiens. Le jour investissait l’espace public, la nuit l’espace privé. Désormais l’un tend à empiéter sur l’autre et inversement entraînant conflits de voisinage, de positionnement, d’usage et d’occupation. Comme les plages s’invitent dans la ville durant la période des vacances, la lumière s’invite dans la nuit (cf. les Nuits blanches). Ce qui oblige les édiles à se pencher sur l’aménagement du temps des citadins en prenant en compte le chevauchement de plus en plus ample des rythmes diurnes sur la nuit avec ses conséquences en termes de développement durable (étalement des mesures d’économie d’énergie sur 24 h) et de sécurité notamment [5].

***

Notre perception de l’espace et du temps, et partant nos pratiques, qui en dépendent, ont varié au cours de l’histoire. Il aura fallu à l’humanité dépenser beaucoup d’énergie pour penser l’espace-temps, scientifiquement, philosophiquement et… poétiquement. Mais, ainsi que l’analyse Virilio[6], elle en paye aujourd’hui le prix. Comme si, reprenant la métaphore einsteinienne de la relativité générale, l’espace, sous l’effet du progrès technique, de la vitesse notamment, en se contractant, se fissurait inexorablement jusqu’à se fragmenter (cf. la notion d’espace fractal : la continuité de l’espace est rompu par la vitesse qui nous permet de « sauter » d’un espace dans un autre sans transition) et que le temps, se dilatant au contraire, ne serait plus constitué que d’une succession d’instants distendus. Quand à nos communications électroniques sur lesquelles reposent de plus en plus la gestion de la distance, elles seraient menacées de ruptures  (les incidents qui perturbent, épisodiquement pour l’heure, des réseaux comme Internet sont là pour le démontrer). Dans notre mode de vie urbain, le temps supplanterait donc l’espace, dont l’impact sur notre quotidien s’en trouverait minimisé, sinon neutralisé. La formule de Lagneau : « L’étendue est la marque de ma puissance. Le temps est la marque de mon impuissance », pourrait donc être renversée ; la fragmentation de l’espace constituant un obstacle à notre puissance, qui se trouverait reportée sur le temps dont la contrainte tend à se réduire sous l’effet de nos performances techniques. Mais non sans que nous soyons fragilisés en tant qu’êtres de relation puisque ce que nous gagnons en puissance nous le perdons en sûreté. Rançon de la société du risque[7]. Nous sommes toutefois loin d’avoir atteint le terme d’un processus sans doute irréversible et ne cessons de gagner du temps. Sachant que le mode de vie urbain se généralise, sans doute n’avons nous pas encore mesurer toutes les conséquences de cette primauté du temps, de plus en plus objet de nos préoccupations, sinon de nos angoisses. Ainsi que le font observer Jean-Marc Stébé et Hervé Maréchal[8], c’est le rapport traditionnel de notre identité aux lieux qui se trouve en question, identité plus instable, évolutive, adaptable au monde mouvant du IIIe millénaire.

***

Communication, espace et temps, triptyque de notre univers mental, entre virtuel et réel, en passe d’être profondément bouleversé par les développements de la téléphonie mobile et de l’Internet. La communication comme médiation entre l’espace et le temps défie l’espace en contribuant à la réduction des distances, mais s’inscrit inexorablement dans le temps. C’est sa force et sa faiblesse d’où il ressort sans doute un impératif pour l’avenir de l’urbain généralisé : ne pas sous-estimer les contraintes de l’espace-temps ni surestimer nos performances en matière de communication.

Il y a en effet une double problématique de la communication, affectée par les NTIC :

 1)      Le rapport de la communication écrite à la communication orale : alors que la réception du message écrit transmis par l’émetteur est différée dans le temps, la communication orale situe le locuteur et le destinataire dans la simultanéité, qui, précisément, caractérise les relations urbaines, selon H. Lefebvre.

2)      Le rapport à la proximité et à la distance : alors que dans les sociétés traditionnelles, la distance constituait un obstacle aux communications, de nos jours il semblerait que l’on ait d’autant moins de relations avec nos voisins de palier qu’on en a plus et plus facilement avec nos congénères des antipodes.

 Etrange chiasme entre le temps et l’espace dans le processus de communication selon le mode adopté.

Peut-être le mot de la fin, la synthèse, est-elle à rechercher – encore – chez Henri Lefebvre qui écrivait déjà[9] : « On achète un emploi du temps, c’est-à-dire à la fois une économie de temps (distance faible ou grande), et un agrément. L’espace enveloppe le temps. On a beau dédaigner celui-ci, il ne se laisse pas réduire. A travers l’espace, c’est un temps social qui est produit et re-produit. »

***

Le chapitre du temps de la ville n’est pas clos pour autant avec l’étude des mobilités et des rythmes urbains. Les préoccupations écologiques obligent à prendre en compte un autre aspect du temps urbain, celui de la durabilité ou soutenabilité qui touche à notre cadre de vie  avant d’affecter la vie humaine. La conception du bien-être ne doit pas se limiter à l’horizon de notre quotidien mais s’étendre à celui des générations futures, le souci d’éviter de leur faire supporter les conséquences des dégradations de l’environnement et de l’épuisement des ressources naturelles remettant en cause nos modèles traditionnels de développement, quand ce n’est pas la croissance elle-même. Aussi bien, le basculement dans l’écologie n’est-il pas simple. L’écologie est pourtant consubstantielle à une géographie du milieu et la géographie est à la charnière des sciences naturelles et humaines. Mais les exigences épistémologiques des unes et des autres diffèrent, pour ne pas dire qu’elles peuvent entrer en contradiction : les premières s’attachant à rechercher les possibilités d’action qu’offre l’environnement alors que les secondes tendent à opposer à l’action de l’homme les contraintes d’une nature sanctuarisée.

C’est précisément à cette jointure interdisciplinaire que se situe l’approche économique du phénomène urbain. Le souci de l’écologie, de la soutenabilité du développement et des générations futurs interpelle les économistes, sommés d’y répondre par la prise en compte des externalités négatives de la croissance pourvoyeuse d’emplois.

A suivre
L’approche socio-économique avec Jean Rémy

[1] V. également : Les temps de la ville – Revue Projet de Mars 2003.

[2] Les temps de la ville : revue Projet de mars 2013.

[3] V. également l’article signé Anne Chemin que Le Monde a consacré sur le sujet sous le titre « La ville à mille temps » dans son numéro du 2 avril 2015 (supplément Culture et idées).

[4] L’urbanisme c’est notre affaire ! (2010).

[5] Cf. l’article de Luc Gwiazdzinski intitulé Métropole durable : quand la nuit éclaire le jour dans Métropolitiques du 24 janvier 2014.

[6] V. L’espace critique (1993).

[7] V. La société du risque (1986) de Ulrich Beck.

[8] Sociologie urbaine (2010).

[9] Les institutions de la société « post-technologique » in Espace et politique.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s