IX – L’ESPACE GEOGRAPHIQUE DES VILLES — 6) De la nécessité de réinventer la France de Jacques Lévy (2013)

320px-Carte_France_Vuillemin_1843Carte géographique ancienne dressée par le géographe Alexandre Vuillemin en 1843 extraite de son “Atlas universel de géographie ancienne et moderne à l’usage des pensionnats”. Le titre original de cette carte est “La France divisée en 86 départements” – Photo : Wikimedia Commons 

6)     De la nécessité de réinventer la France de Jacques Lévy (2013)

Christophe Guilluy dénonce les fractures sociales et leur corollaire les fractures territoriales. Jacques Lévy dans Réinventer la France[1] plaide pour l’urbanité entendue comme un mixte de densité et de diversité urbaine et sociale. Le diagnostic d’un côté, le remède de l’autre. Tandis que le premier lance un appel au peuple pour la reconquête des villes, le second fait appel à l’intelligence pour réinvestir l’urbain. A la fin du dernier millénaire, alors que les périphéries urbaines proliféraient entre ville et campagne, Yves Chalas et Geneviève Dubois-Taine s’étaient attachés, à travers le concept de ville émergente[2], à réhabiliter  un phénomène, jadis qualifié de rurbanisation[3], dénigré par les technocrates. C’était dans l’air du temps, celui de la prolifération des périphéries sous leur multiple forme : pavillonnaire, commerciale, tertiaire. Autre temps aujourd’hui, celui de la nostalgie des centres-villes, de leur commodité et de leur pittoresque, de la tentation du retour au plus près du cœur de la cité. Et nos penseurs d’emboiter le pas pour défendre, au nom de la diversité sociale et de l’exigence écologique, les pionniers, brocardés par d’aucuns sous le diminutif méprisant de bobos, de ce retour vers les villes.

L’étalement urbain serait pourtant un moyen de repeupler le désert français[4], mais à quel prix : celui de la perte de notre urbanité au non d’une urbaphobie dénoncée avec d’autant plus de vigueur par J. Lévy qu’elle a toujours cours. Laquelle urbaphobie, osons-nous ajouter, se colore aujourd’hui d’arguments politiques relevant d’un écologisme naturaliste amalgamé à une tradition ruraliste de droite rétrograde.

Guilluy constate que l’éclatement de la classe moyenne est concomitant d’une recomposition des territoires, Lévy que l’achèvement de l’urbanisation signe la victoire de l’individualisme avec ses conséquences idéologiques et comportementales, à savoir, face à l’épreuve de l’insécurité et de l’isolement, une tendance au repliement sur l’entre-soi territorial et communautaire que le périurbain permet de satisfaire.

Il dénonce les effets pervers d’une politique d’aménagement du territoire, dont nous sommes les héritiers et victimes, qui vise à combler les écarts de performance économique entre Paris et la province. En premier lieu, alors que la productivité par habitant est liée à la densité de population, il constate que le système français de redistribution et de transferts financiers, très centralisé, revient à prélever sur chaque habitant de l’Ile-de-France près d’un tiers de ce qu’il touche au profit de la province dont la productivité est à peine supérieure à celle de la moitié de la région (57%). En second lieu, il remarque que les inégalités à l’intérieur de l’Ile-de-France sont plus accentuées qu’entre cette dernière et le reste du pays : « …les pauvres y sont plus pauvres qu’ailleurs et les riches, plus riches… ». Si on ajoute à cela que le mécanisme des prélèvements obligatoires avantage, à revenu nominal égal, les  plus aisés parmi les habitants de la province, on doit en conclure que « …les pauvres des régions riches payent les riches des régions pauvres… »[5]. L’aménagement du territoire, sous ses dehors techniques, véhicule ainsi une idéologie visant l’uniformité du territoire nationale, pure produit de l’universalisme républicain. L’étatisme centralisateur a traditionnellement, en France, pour corollaire la défense de la province et du monde rural contre Paris alors que Paris, dans le contexte géopolitique français et compte tenu de l’histoire nationale, constitue un pôle de développement incontournable[6]. Reste à savoir comment la richesse ainsi produite se diffuse à l‘ensemble du territoire : selon un régime de redistribution ou sous un effet de stimulation ?

D’où la proposition de Jacques Lévy de substituer une politique de développement spatial à une politique d’aménagement du territoire prédatrice. L’universalisme républicain est en fait le masque d’un corporatisme administratif (cf. l’influence hégémonique des grands corps) dont il ne faut pas attendre qu’il se remette en cause. Pour l’auteur, la politique tendant à mettre au même niveau les territoires de la république en cherchant à compenser par des transferts financiers les inégalités naturelles, ou censées être telles, politique qui perdure malgré l’effacement de l’aménagement du territoire, constitue un déni de justice. Elle a, en effet, pour conséquence de décourager toute initiative de la part des pouvoirs locaux, tout effort d’autodéveloppement et de favoriser un esprit revendicatif stérile.

Deux orientations se dégagent de la lecture du livre de J. Lévy : sur le plan de l’économie spatiale tout d’abord, la concurrence doit être rétablie entre les territoires pour que, la compétition se substituant aux aides diverses de l’Etat visant un semblant d’égalisation à travers des mécanismes de péréquation complexes volontairement illisibles, les efforts de productivité bénéficient à ceux qui en sont les acteurs ; sur le plan institutionnel ensuite, l’étatisme doit céder la place au fédéralisme, lequel parait à l’auteur seul à même de promouvoir la justice dans le respect des différences. Si, en effet, « …la justice suppose une égalité dans la différence… », en contrepartie « faire société, c’est organiser une cospatialité générale… ». Tous les ingrédients d’un libéralisme associé à une certaine idée de la justice, entendue comme équité (fairness), empruntée à John Rawls se trouvent réunis. La liberté d’abord, la justice ensuite. Si, en effet, la mise en compétition est le prix à payer pour plus d’efficacité il faut être en mesure de faire intervenir la justice pour corriger les inégalités par trop flagrantes de la concurrence entre territoires. C’est au débat public de définir après coup les mesures de péréquation qui s’imposent pour rétablir en toute équité les équilibres rompus. La concurrence joue dans l’immédiat, ses prévisions ne dépassent guère le court terme ; l’établissement de la société juste doit au contraire compter avec le temps.

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Mais n’est-ce pas faire un peu vite bon marché des inégalités présentes les plus insupportables qui peuvent justifier, par ailleurs, des mesures de discrimination positive en faveur de populations ou de territoires défavorisés ? Il n’empêche, objectera-t-on, c’est l’enjeu du développement durable de faire en sorte que les actions de développement ne portent pas atteinte aux intérêts des générations futures.

Cependant, ce n’est pas parce que les inégalités territoriales ont leur origine dans des inégalités sociales, qu’il faut négliger celles-là compte tenu de leur impact en retour sur celles-ci. L’application des principes de justice distributive aux populations n’exclut pas qu’elle puisse l’être aux territoires étant donnés les effets de ségrégation constatés. Mais, il faut prendre garde que la mesure des inégalités territoriales varie selon le maillage adopté : il est ainsi patent que les inégalités entre communes sont plus importantes qu’entre régions. Enfin, l’effet d’émulation des inégalités, qu’elles soient sociales ou territoriales, est rien moins qu’avéré. Apportant une réponse à Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, qui s’interrogeait sur la stagnation persistance des économies occidentales, John Podesta, nouveau conseiller économique de Barack Obama, n’a-t-il pas avancé que la faiblesse de la demande aurait pour cause un accroissement des inégalités concomitant de l’effritement de la classe moyenne et de la polarisation de la structure des revenus autour des quantiles extrêmes[7] : aux Etats-Unis 10% des américains se sont partagés près de la moitié du revenu national et 1% près du quart ; en France, selon l’Observatoire des inégalités, entre 2000 et 2010, le revenu annuel moyen des 10% les plus modestes s’est élevé de 400 € pendant que celui des 10% les plus aisés augmentait de près de 9 000 € !

Si pour Christophe Guilluy, les fractures territoriales sont, en quelque sorte, la projection dans l’espace des fractures sociales, les premières rétroagissant sur la structure de la société, pour Jacques Lévy la nouvelle répartition territoriale de la population, sa diffusion à la périphérie des villes serait plutôt la conséquence de la généralisation du fait urbain (compris, dirions-nous, dans le sens de fait social total comme l’entendait Marcel Mauss) et de l’extension à tout le territoire des valeurs proprement urbaines avec leur corollaire : le développement de l’individualisme. Les prémisses rejoignent la philosophie urbaine d’Henri Lefebvre. Les conclusions diffèrent radicalement en ce que, si l’urbain contribue bien à la libération de l’individu pour l’un comme pour l’autre, celle-ci passe en dernier ressort par la révolution (politique, sociale, urbaine, c’est-à-dire culturelle) pour Lefebvre, par le renversement du centralisme étatique en fédéralisme pour Lévy.

Le tournant géographique[8] est toutefois peut-être plus sensible chez Lévy que chez son collègue géographe en ce sens que la spatialité apparait bien chez lui centrale pour expliquer les recompositions sociales et territoriales de l’époque contemporaine. Alors que Guilluy continue de raisonner en termes de classes sociales, pour Lévy les stratégies individuelles sont décisives dans la recomposition des territoires, au risque de sous-estimer les déterminants sociaux et économiques, entre autres.

Enfin, le tournant géographique de Jacques Lévy, qui repose sur le recouvrement par les territoires d’une autonomie les responsabilisant, ne peut faire oublier le principe de solidarité qui doit, dans un contexte de libéralisation de l’économie mondiale entrainant la fragmentation de l’espace, gouverner les rapports entre les métropoles et leur hinterland, entre Paris-capitale et la province.

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Dans une libre opinion du journal Le Monde du 9 mars 2012 intitulée « Le périurbain n’est ni de droite, ni de gauche » Guy Burgel prenait le contrepied de la thèse[9] qui, s’appuyant sur le gradient d’urbanité,  cherche à démontrer que le vote des électeurs est, depuis une dizaine d’années, en corrélation avec la distance aux centres-villes, pour constater que l’extrême droite recueille ses meilleurs résultat dans le périurbain. Mettant en avant les mutations économiques de ces dernières années et leurs conséquences sociales il écrivait : « La géographie électorale et l’étude des villes méritent mieux qu’un modèle géométrique réducteur, de surplus à courte vue » et qu’« au total, il vaudrait certainement mieux pour l’interprétation politique faire un peu moins de psychologie banale et de mécanique spatiale simpliste, et un peu plus d’analyse globale de la ville : elle est pour l’instant curieusement absente du débat public français. » Sans aller jusqu’à incriminer un déterminisme géographique, l’interprétation du gradient d’urbanité ne conduit-elle pas à surestimer les effets urbains ?

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Les déductions tirées du recoupement entre gradient d’urbanité et suffrages ont été également contestées à la fois par des géographes comme Fabrice Ripoll et Jean Rivière[10] et par des sociologues comme Eric Charmes, Lydie Launay et Stéphanie Vermeersch[11]. La critique vise toutefois plus Jacques Lévy que Christophe Guilluy dans la mesure où ce dernier confronte d’une manière générale la France périphérique à la France métropolitaine, mais au prix d’amalgames[12], alors que le premier oppose carrément la population périurbaine, à laquelle est déniée l’urbanité, ou peu s’en faut, à celle des quartiers urbains centraux. A propos du vote du 22 avril 2012[13], il constate que « le Front national se renforce en France mais s’affaiblit dans les villes ». Les territoires du lepénisme constitueraient un espace interstitiel, espace du retrait. « Inversement, l’urbanité, ce mélange de densité et de diversité, se comporte, vis-à-vis du Front National, comme un bouclier renforcé ».

Il est notamment reproché aux chercheurs s’appuyant sur le gradient d’urbanité de rapporter les comportements politiques à des situations territoriales censées refléter des mentalités et modes de vie polarisés autour d’un type de résidence. Le raisonnement binaire appliqué pour la démonstration, à savoir l’opposition entre une France périurbaine (dont l’anneau des seigneurs en limite du suburbain)[14] et une France urbaine à part entière, d’une part, l’opposition entre des votes protestataires dits « tribuniciens » rassemblant les extrêmes et les votes favorables aux « partis de gouvernement », d’autre part, est dénoncé pour son caractère à la fois simpliste et réducteur. Les biais ainsi introduits dans l’analyse ont pour conséquence d’opposer arbitrairement deux catégories d’habitants, deux types de territoires (des géotypes ?), deux mentalités, deux affiliations politiques…, entrainant inévitablement des appréciations et jugements à caractère moral sur les perceptions, opinions et modes de vie des populations concernées, même si les auteurs visés s’en défendent. Comme si le lieu de résidence était choisi plus que subi et décidait d’un certain type d’attitude politique. Comme si les déterminants géographiques l’emportaient sur les déterminants socioprofessionnels et économiques. Comme si le lieu de travail n’interférait pas avec le lieu de résidence pour, sinon expliquer, du moins influencer les représentations et l’expression des opinions, dont les opinions politiques[15]. De là à opposer une France éminemment digne de considération du fait de son capital urbain (hâtivement assimilé au capital culturel), entreprenante, progressiste, ouverte aux autres et… au monde, prudemment distingué de la mondialisation, d’une part, à une France mesquine, recroquevillée sur son quant-à-soi, redoutant la différence, conformiste (voire ringarde), xénophobe (voire raciste), hostile à la globalisation…, d’autre part, il n’y a qu’un pas vite franchi par une certaine élite ayant tendance à valoriser une conception de la mixité sociale pourtant largement mythique. Madame Le Pen a beau jeu de brocarder les bobos parisiens. D’un extrême à l’autre, sans nuances, la valorisation n’a d’égal que la stigmatisation.[16]

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On le voit, la question de la répartition des espaces, de la distribution des ressources territoriales ne relève pas seulement de la géographie, elle a des implications sociales comme elle a des fondements économiques. En cela elle relève de la sociologie et de l’économie, mais aussi plus largement de la politique. Dans un livre récent[17], Dominique Schnapper met en garde contre les effets pervers d’une démocratie qui se voudrait égalitaire. Trop d’égalité tuerait la démocratie ! Mais n’est-ce pas confondre égalité et nivellement des différences ? Ce serait, nous dit la sociologue, le travers de nos démocraties que de chercher à gommer les différences culturelles, ethniques, sexuelles, entre espèces…, comme si en procédant ainsi on résolvait les inégalités les plus flagrantes ! « Les mêmes raisons qui ont fait le succès relatif de la démocratie, se demande-t-elle, ne l’exposent-elles pas aussi au risque de connaître l’échec et le délitement ? Si elle n’était plus réglée, la liberté ne pourrait-elle se corrompre en licence, l’égalité en égalitarisme ou, en d’autres termes, en indistinction généralisée ? La démocratie ne deviendrait-elle pas alors incapable d’assurer la cohésion sociale et la vie collective ? » Et de conclure : « L’esprit critique qui fonde l’ordre démocratique ne doit pas se dissoudre dans son propre excès. »[18] Autrement dit, si selon l’adage, « l’air de la ville rend libre », contribuant à lâcher la bride à l’individu tenté d’affirmer sa différence, la démocratie, à l’inverse, en cherchant à promouvoir une société des égaux privilégiant l’horizontalité sur la transcendance républicaine, fragiliserait la cohésion sociale.

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A suivre  : 

« Eloge des frontières » de Régis Debray

[1] 2013 aux éditions Fayard.

[2] La ville émergente de Geneviève Dubois-Taine et d’Yves Chalas (1998).

[3] La rurbanisation ou la ville éparpillée de Gérard Bauer et Jean-Michel Roux (Editions du Seuil : 1976).

[4] Du nom du livre de Jean-François Gravier : Paris et le désert français dont la première édition date de 1947 et dont les éditions ultérieures ont été expurgées de propos par trop marqués extrême droite nationaliste. Dans La France avantagée. Paris et la nouvelle économie de la région (2014), Mario Polèse, Richard Sheamur et Laurent Terral démontrent que de 1982 à 2012 la croissance de la capitale fut moindre que celle d’autres régions comme les régions du littoral méditerranéen, une certaine France rurale ou les agglomérations moyennes de 500 000 à 1 millions d’habitants.

[5] En 2011, selon une étude de l’INSEE de décembre 2013, 10% des Parisiens ont déclaré des revenus mensuels supérieurs à 5 815 €, soit les plus élevés de France. Inversement le revenu des 10% de ménages les plus pauvres était de 551 € par mois à Paris contre 583 € en province. En Ile-de-France, 10% des ménages les plus riches gagnaient 7,5 fois plus que les 10% les plus pauvres ; l’écart n’était que de 5,2 en province (informations communiquées par Le Monde des 5 et 6 janvier 2014).

[6] La fracture géographique ne concerne pas que la productivité. Elle affecte aussi la valeur des diplômes. La quatrième enquête nationale d’insertion du ministère de l’enseignement supérieur de décembre 2013 révèle ainsi qu’en droit, économie et gestion, les diplômés de l’enseignement supérieur de la région parisienne peuvent prétendre en début de carrière à des salaires pouvant être supérieur du tiers, à peu de chose près, à ceux des universités d’Artois et même de Montpellier (v. l’article de Maryline Baumard dans Le Monde Economie & Entreprise du 16 janvier 2014).

[7] Cf. La chronique d’Alain Frachon : Pourquoi la croissance est nulle dans Le Monde du 20 décembre 2013.

[8] Du nom d’un ouvrage du même Jacques Lévy : Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde (1999). Le tournant géographique ferait ainsi suite au tournant linguistique des années 60-70. Mais malgré les efforts incontestables de Jacques Lévy pour intégrer les acquis des autres sciences sociales : sociologie, économie, anthropologie…, le tournant interdisciplinaire se fait toujours attendre !

[9] C’est celle d’un géographe comme Jacques Lévy, proche de Michel Lussault, et de Christophe Guilluy entre autres.

[10] La ville dense comme seul espace légitime ? (Les annales de la recherche urbaine d’avril 2007).

[11] Le périurbain, France du repli ? (La vie des idées, 28 mai 2013).

[12] Cf. le flou entretenu sur les limites de la classe moyenne sur laquelle il focalise, bien que dénoncée comme mythe, et sur les frontières de l’urbain, de la banlieue, du périurbain, de la France périphérique…

[13] Cf. Le Monde du 25 avril 2012 : La France des marges s’est fait entendre le 22 avril.

[14] Cf. Le Monde du 26 avril 2012 : Riches, étrangers, ouvriers… Un vote loin des clichés.

[15] Sur la relation habitat-travail en géographie, v. Pierre George.

[16] J. Lévy a répondu à  E. Charmes, L. Launay et St. Vermeersch en mai 2013 dans un article, publié par  La vie des idées.fr, dont le titre Liens faibles, choix forts : les urbains et l’urbanité résume lapidairement sa position. La liberté et les marges d’initiative accaparées par les individus-citoyens sont en rapport avec la faiblesse des liens qui les unissent. Or ces liens sont d’autant plus faibles et donc d’autant moins contraignants qu’on se rapproche des centres-villes, où de surcroît la diversité est plus grande. L’urbanité, concept à la charnière de la géographie et de la démographie, est ainsi au coeur de la pensée de Lévy. C’est elle qui, produit de la société, contribue à orienter les choix de l’individu. L’auteur rappelle que les recoupements qu’il a pu faire entre le vote et les territoires est un fait qui peut être étendu à d’autres attitudes, vis-à-vis des migrants par ex., ou à des caractéristiques démographiques comme le niveau des revenus ou d’instruction, le taux d’activité, etc. Ainsi sa position est claire : il se réclame d’un paradigme post-structuraliste qui se rattache à la tradition de l’école de Chicago pour mieux se démarquer du paradigme structuraliste des années 60 auquel, sans doute abusivement, il aurait tendance à assimiler la position de ses contradicteurs. Pour Lévy, le choix par l’habitant de son lieu d’habitation est un choix stratégique qui l’emporte en dernier ressort sur les conditionnements sociaux et économiques. Un détour par le constructivisme structuraliste de Bourdieu et son concept d’habitus ne pourrait-il pas permettre de concilier les positions des uns et des autres, des héritiers d’un certain structuralisme et des partisans de l’analyse stratégique ? Jacques Lévy a raison de mettre l’accent sur la composante spatiale de l’homme. S’il n’y a pas de déterminisme géographique, on ne peut dénier à l’espace une influence sur les attitudes et opinions en fonction de ses configurations qui sont elles-mêmes des produits de la société. Mais de là à sous-estimer les conditionnements et déterminismes sociaux et économiques, il y a sans aucun doute un pas à ne pas franchir. Quant à la géographie électorale, ce n’est pas parce que les votes peuvent être regroupés à l’intérieur de limites territoriales définies sur la base de critères construits par le chercheur que l’on peut se permettre d’en déduire des liens de cause à effet. Les critères de délimitation de l’urbain et du périurbain sont non seulement artificiels mais flous. Il serait d’autre part abusif de déduire d’une correspondance entre une carte des votes et une carte des densités urbaines une relation directe et unilatérale sans prendre en compte d’autres déterminants d’ordre psychologique, sociaux, économiques…, qui viennent tempérer la liberté de choix et d’initiative des individus. Est-ce qu’une variété indéfinie de conditionnements et de microdécisions plus ou moins contraintes ne viennent pas s’intercaler avant la « décision » d’un habitant de s’installer dans un quartier périphérique et entre celle-ci et son geste de mettre un bulletin dans l’urne ? « […] le choix périurbain s’inscrit dans les priorités stratégiques majeures des individus et des ménages. Il fait logiquement écho à d’autres choix de premier ordre, comme le choix politique d’un modèle de société », écrit J. Lévy dans Réinventer le France (2013). Fait écho peut-être, mais ne préjuge pas plus la liberté de choix que la motivation du vote.

[17] L’Esprit démocratique des lois.

[18] Citations tirées du compte rendu de l’ouvrage de D. Schnapper par Le Monde du 21 février : « Les vices de l’ « homo democraticus », signé Serge Audier.

 

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