IX – L’ESPACE GEOGRAPHIQUE DES VILLES – 2) La géographie sociale de Pierre George

Moscou : la Moskova et le pont Luzhkov ou passerelle des Amoureux / Marie Thérèse Hébert & Jean… http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/deed.fr

 La géographie sociale de Pierre George

« En dépit des changements humains, la nature garde ses droits, même sur un organisme aussi complexe qu’une ville » écrivait Raoul Blanchard en 1911 dans sa monographie sur Grenoble, étude de géographie urbaine. A sa suite, Pierre Lavedan dans La géographie des villes[1] répliquait : « Il y a ville quand l’homme domine la nature et réussit à s’en affranchir. » Pierre George, l’auteur de La ville, le fait urbain à travers le monde[2], a voulu témoigner de la capacité des géographes à analyser les sites en relation avec leur position sur la carte et dans leur dimension historique. Avec une préoccupation : mettre la géographie au service de l’aménagement du territoire, sans pour autant sacrifier à un déterminisme géographique qu’il rejette. Il a fait une place, dans la discipline, au rôle des rapports sociaux dans le façonnage des espaces et à leur évolution sur la base de différentes échelles spatiales. De même que la dimension spatiale du développement urbain n’est jamais dissociée d’une perspective historique (il qualifie la géographie d’« aboutissement et prolongement de l’histoire »), l’analyse géographique est toujours liée à l’action comme il a cherché à le démontrer dans Géographie active, ouvrage collectif, où il prend soin de distinguer celle-ci, science de synthèse, de la géographie appliquée. Il rappelle aux géographes leurs responsabilités en matière d’analyse et de propositions, mais les met en garde contre la tentation de faire concurrence à l’administration chargée de l’aménagement : « C’est pourquoi, écrit-t-il, il est si important de séparer la mission d’une géographie active, qui est travail scientifique, d’une géographie appliquée ou plus exactement d’une application des données fournies par la géographie, qui est affaire d’administrateurs sensibles par essence et obligation à d’autres considérations et à d’autres pressions que celles qui découlent de la recherche scientifique. »

« La ville ne se justifie et ne se caractérise que par la place qu’occupent ses habitants actifs dans un système de rapports économiques et sociaux »[3], note Pierre George et la position ou situation géographique est « une notion de valeur relative qui s’exprime en fonction des facteurs circonstanciels d’urbanisation et de développement urbain ». De sorte que la ville se révèle être « un organisme changeant engagé dans un certain rythme de développement, dotée d’un dynamisme propre, attirant plus ou moins d’habitants venant du dehors ».

L’étude des genres de vie et l’habitat ont retenu son attention en parallèle avec l’évolution économique, l’industrialisation notamment. Il s’attacha à mettre en évidence l’influence des conditions de travail, de logement, des déplacements et des écarts de revenu sur les modes de vie, portant un intérêt spécifique aux implications sociales du progrès technique, de l’intensification de la production et de l’extension des échanges. Les conséquences de la révolution industrielle sur la croissance urbaine, la restructuration des centres, la fragmentation des espaces et les phénomènes de ségrégation avec leur impact sur les périphéries (banlieues) seront analysés dans toute leur ampleur.

D’une manière générale, faire le lien entre l’économique et le social dans l’appréhension des problèmes liés à l’occupation de l’espace fut une de ses préoccupations dominantes. A la thèse défendue par Maurice Le Lannou, selon laquelle c’est l’homme en tant qu’habitant qui structure l’espace, Pierre George oppose celle qui met le producteur et le consommateur au centre des processus d’organisation et de transformation de l’espace[4]. Alors que Le Lannou répugnait à réduire le citadin à un producteur ou consommateur, pour notre auteur « le fait d’habiter n’est qu’un épiphénomène ». Et il précise que « la condition première pour être homme-habitant, c’est d’être consommateur, et, pour être consommateur, d’être directement ou indirectement producteur »[5].  C’est ainsi que dans son Précis de géographie urbaine la ville est centrée sur le travail – à ne pas assimiler à l’industrie prévient-il – pris dans un sens large : « le travail en ville revêt deux formes, celle de l’activité individuelle, familiale ou de petit groupe, et celle de l’activité collective dans des entreprises ou des services publics ou privés employant plusieurs centaines ou plusieurs milliers de salariés. » Il précise que « la ville se différencie donc de la campagne comme marché du travail par la présence de productions ou de services impliquant le rassemblement de gros effectifs à l’intérieur de l’entreprise (phénomène de masse) ». Si l’habitant n’est pas oublié, c’est pour remarquer qu’il ne se sent plus chez lui en ville faute d’avoir rompu le cordon ombilical qui relie son lieu de travail à son habitation. D’où l’intérêt nouveau porté à l’environnement comme système de rapports : « ensemble des formes de contact des hommes avec le milieu de la vie quotidienne […] »[6]. Les « Nouveaux Géographes » ne sont pas si loin.

Si les représentations et la place de la culture dans l’évolution des sociétés ont moins retenu son attention et s’il insiste sur le rôle déterminant des structures économiques, ce n’est jamais à titre exclusif. Au point d’écrire en 1995 dans Le temps des collines : « Le langage du géographe s’est coupé de celui de l’homme de lieu » et de dénoncer l’engorgement des centres-villes et l’étalement urbain, rejoignant sur ce plan les inquiétudes humanistes de Le Lannou. Ainsi, dans son Précis de géographie urbaine, il ira jusqu’à déclarer que « le problème géographique fondamental de la géographie urbaine est un problème de géographie de la circulation ».

Promoteur, à la suite d’Elisée Reclus, qui fut un précurseur en la matière, d’une « géographie sociale », on doit à P. George d’avoir montré l’importance pour la géographie de l’empreinte des systèmes économiques et sociaux[7]. C’est ainsi que dans son Précis de géographie urbaine[8], sa typologie procède d’un regroupement en trois catégories qui, bien que datées, présente encore le mérite de refléter la genèse du  développement urbain:

 1)      les villes européennes et méditerranéennes, de tradition ancienne et dont « le principal moteur urbain au XIXe siècle est l’industrialisation » ;

2)      la ville neuve à la recherche d’un urbanisme, d’Amérique du Nord et d’Union soviétique ;

3)      la ville des pays sous-développés à la recherche de son avenir.

Il note bien que dans la ville des pays d’économie socialiste, la substitution d’un appareil d’Etat à l’organisation privée entraine une différenciation profonde du noyau fonctionnel par rapport à celle des pays d’économie libérale : prédominance des bâtiments administratifs et magasins d’Etat ou coopératifs. L’unité de voisinage associant habitation et services urbain, d’une part, la structure de ville en grappe dont chaque grain forme un tandem travail-résidence, d’autre part, constituent le concept urbanistique de base. La standardisation des constructions et l’importance accordée à la circulation automobile, commandées par le recours aux mêmes technologies, sont communes aux deux types de système économique. Aussi bien, le développement des villes des pays d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et des pays socialistes, en tant qu’il est soumis aux mêmes impératifs techniques ne présente-t-il pas, selon notre auteur, de perspectives fondamentalement différentes. Ces perspectives ont-elles été bouleversées par la chute du « mur » ?

Une différence de nature sépare en revanche ces villes de celles des pays sous-développées : « La ville étant par excellence le lieu d’implantation des formes d’activité et d’existence nées de la révolution industrielle, c’est entre les villes que s’affirme le plus radicalement l’opposition entre les pays développés et les pays sous-développés ». Il faut considérer que « le sous-développement n’est pas un fait de retard dans l’évolution générale, mais la conséquence d’un contact d’économies et de civilisations qui a marqué son empreinte dans le paysage urbain. » Différence fonctionnelle liée au mode de production agricole encore dominant qui est aussi le résultat de l’héritage de modes d’existence spécifiques. De sorte que les sociétés urbaines de ces pays tendent à se confondre avec les sociétés rurales dans un ensemble solidaire : « il en résulte des caractères morphologiques particuliers, des formes originales d’expansion ». Si les villes des pays dits, de nos jours, en développement ont beaucoup évolué, le constat n’est-il pas toujours valable, malgré la progression de la mondialisation ? C’est que la diversité des contextes où se mêlent indissociablement l’économique, le social et le politique, auxquels il faut ajouter la problématique environnementale, ne gomme pas, tant s’en faut, les disparités de développement.

Enfin, Pierre George affinera la distinction des fonctions urbaines faite par G. Chabot[9], les articulant à sa typologie sur la base du degré de développement atteint par les villes en fonction du système économique et social dont elles relèvent.

Certes le concept de ville neuve et la catégorie des villes de pays sous-développés sont obsolètes. Cependant la typologie adoptée par P. George garde un intérêt historique dans la mesure où le développement des villes reste malgré tout marqué par leur origine. Il n’empêche qu’aujourd’hui, l’« archipel mégalopolitain mondial » défie toute tentative de typologie autre que hiérarchique sans que l’accord se fasse sur les critères de hiérarchisation ! D’autre part, reconnaissons que les principes sur lesquels repose sa géographie active n’ont rien perdu de leur pertinence ! Quant à la polémique avec Le Lannou, a-t-elle été tranchée, dans le sillage de Heidegger, par la nouvelle « Nouvelle Géographie » en plaçant l’habiter au centre de sa problématique, ou simplement dépassée en mettant l’accent sur le rapport de l’homme à l’espace dans une perspective existentielle croisant le social et le culturel avec l’environnement ? Faux débat sans doute, sachant qu’il ne s’agissait pas pour Pierre George d’opposer l’« habitant » au « producteur », mais, au contraire, de démontrer que, pour partager des espaces différents, ils n’en restaient pas moins solidaires d’une même lutte des classes, à laquelle les « Nouveaux Géographes » ont de nos jours substitué la lutte des places. Sachant néanmoins, comme le fait observer Jacques Lévy[10], que dans ce nouveau « contexte multidimensionnel, qui comprend à la fois le potentiel économique et l’habiter », on assiste à une inversion du rapport traditionnel entre l’habiter et la production qui voulait que les lieux de production efficace soient attractifs pour l’habitat, alors que, de nos jours, c’est plutôt de l’environnement résidentiel que le développement économique tire son efficacité.


A suivre : 

 De la théorie de la ville à la logique des villes : Paul Claval 

[1] 1959.

[2] 1952.

[3] Précis de géographie urbaine.

[4] V. le texte de Laurence Reynaud, doctorante à Paris 1 Panthéon Sorbonne (2007) : L’homme et la ville vu par Pierre George et Maurice Le Lannou : postures inquiètes sur le site http://www-ohp.univ-paris1.fr/Textes/LReynaud_OK.pdf

[5] Réflexions sur la géographie humaine à propos du livre de Mr Le Lannou (La géographie humaine) : Annales de Géographie n° 59 – 1950.

[6] Précis de géographie urbaine.

[7] V. aussi Pierre George, un précurseur dans les études urbaines ?, de Jacques Brun dans les Cahiers de géographie du Québec n° 146 (2008)

[8] 1974.

[9] Georges Chabot distinguera les fonctions militaire, commerciale, industrielle, de cure et de plaisance, spirituelle, politique, non comptées les villes à fonctions multiples caractéristiques du monde contemporain, dans Les villes, aperçu de géographie humaine (1948). Il s’agit de fonctions « externes » à ne pas confondre avec les fonctions « internes » du type de celles dégagées par la Charte d’Athènes : habiter, se récréer, travailler, circuler.

[10] Réinventer la France – Trente cartes pour une nouvelle géographie (2013).

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