IX – L’ESPACE GEOGRAPHIQUE DES VILLES – 1) Les prémonitions d’Elisée Reclus sur la croissance des villes

Plan de Paris :  Paris-garnier-1900 / Wikipédia

http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/deed.fr

En entrant dans l’espace géographique des villes on ne quitte pas, tant s’en faut, l’histoire : « …une certaine géographie humaine n’est peut-être pas autre chose qu’une histoire revivifiée dans ses sources, rajeunie dans ses méthodes et heureusement renouvelée dans ses sujets », disait Lucien Febvre[1]. On ne troque pas la statique contre la diachronie « car, comme l’écrivait Elisée Reclus, la géographie n’est pas chose immuable ; elle se fait, se refait tous les jours : à chaque instant elle se modifie par l’action de l’homme. » Mais, l’histoire ne l’absorbe pas, tant s’en faut. C’est Lucien Febvre[2] encore qui rappelle la distinction que fait Camille Jullian « entre deux éléments qui rendent compte de toute vie urbaine : l’élément de formation et l’élément d’agrandissement ». Le premier reste tributaire de la situation géographique, même si avec le temps les particularités physiques initiales tendent à céder la place à des facteurs de croissance humains. Il est à cet égard instructif de relire la critique acerbe que Raoul Blanchard, pionnier de la géographie urbaine, a fait du livre de Pierre Lavedan sur La géographie des villes[3]. Il faut dire que son auteur n’était pas géographe de formation et que c’est par abus de langage qu’il a utilisé le terme de géographie pour intituler son ouvrage. Mais c’est l’occasion pour Blanchard de rappeler la spécificité de la géographie et de mettre en cause la priorité de l’histoire sur la géographie posée d’emblée par Lavedan et la surestimation du facteur humain dans la création et le développement des villes. La distinction entre les villes créées de toutes pièces et celles dont le développement est spontané lui paraît à cet égard artificielle et de nature à faire oublier que le site s’impose en tout état de cause aux fondateurs et que la nature quelque soit la force de la volonté humaine lui résiste. Pour l’avoir transformé, on ne s’abstrait pas complètement du milieu. Le facteur humain ne triomphe jamais absolument des facteurs d’ordre physique et la géographie même physique garde sa place, sinon sa priorité, aux côtés de l’histoire pour expliquer l’origine et l’évolution des villes. On cite à foison Vidal de La Blache : « La géographie est la science des lieux et non pas celle des hommes ». Il n’empêche, sa géographie humaine était toute centrée sur l’habitant, mais l’habitant des campagnes, héritier d’un passé quasi-immuable, encore dominant dans les premières années du XXe siècle : « La nature prépare le site et l’homme l’organise pour lui permettre de répondre à ses désirs et à ses besoins. »[4] Une génération plus tard Max Sorre pourra écrire : « La ville est toujours l’expression d’une civilisation »[5]. N’est-ce pas la justification de cette branche incontournable de la géographie qu’est la géographie humaine, dont la géographie des villes fait partie intégrante ?

Encore faut-il, comme pour l’histoire, démontrer que l’objet de la géographie urbaine, à savoir la ville, a une spécificité irréductible à toutes autres disciplines, sans leur être incompatible. L’espace serait-on tenté de répondre ; l’espace comme tension entre le lieu et la distance, entre l’incontournable localisation et la propension à la mobilité. Oui, à condition de ne considérer l’espace ni abstraitement en géomètre, ni concrètement comme étant assimilable au milieu naturel en écologue, ni en tant que pure production de la société dégagée de tout substrat selon la tentation du sociologue, ni comme simple externalité de l’activité économique ; auxquels cas on ne verrait plus bien en quoi la géographie se distinguerait de l’écologie, de l’économie ou de la sociologie, sans parler de la science politique dont la géopolitique est apparentée. L’espace doit être appréhendé dans toute son épaisseur, à travers sa configuration, ses infrastructures, ses réseaux… comme structurant la société urbaine, que l’action en retour des acteurs : aménageurs, politiques, entrepreneurs… contribue à organiser. Vanité donc que de vouloir autonomiser l’espace : spatialisme réducteur ou fétichisme de la spatialité désincarnée. L’espace n’est rien sans le milieu, la société ne se conçoit pas hors de l’espace, elle s’y projette de même que la vie économique s’y déploie, et il revient au territoire d’imposer des limites. Ecologie, socio-économie, géographie, trois piliers d’une science sociale de la ville, traversée par l’histoire de part en part.

File:Élisée Reclus by Nadar (1).jpg

1)  Les prémonitions d’Elisée Reclus sur la croissance des villes 

La ville n’a intéressé les géographes que tardivement. Ce n’est qu’avec le développement de l’industrialisation et celui concomitant de l’explosion urbaine qu’une réflexion sur la ville s’est amorcée. E. Reclus fût un précurseur. Il eut des intuitions prémonitoires sur les conséquences d’un développement incontrôlé des agglomérations, même si sa position sur le sujet, exprimée dans L’homme et la terre[6], reste tributaire d’un certain naturalisme : « Par le fait de son développement même, l’agglomération urbaine, comme tous les organismes, tend à mourir. Obéissant aux conditions du temps, elle se trouve déjà vieille quand surgissent d’autres cités impatientes de vivre à leur tour. » Par rapport à Vidal de La Blache et sa « géographie humaine », il privilégie une « géographie sociale » qui prend en compte la dimension sociale et géopolitique de l’organisation de l’espace. Sans tomber dans le déterminisme, Reclus comme Vidal de La Blache mettent l’accent sur les « lois physiques », mais alors que ce dernier en reste à une conception organiciste des rapports de l’homme, réduit à son être biologique, à la nature, le premier resitue l’homme dans la société et un territoire dont l’empreinte culturelle n’est pas ignorée : « L’œuvre multiple des villes, pour le bien et pour le mal, se préfigure dans les passions et la volonté des gens fuyant la campagne ou les petites villes pour trouver une vie plus ample, parfois l’étiolement et la mort, dans une grande cité. » Ambiguïté de la ville toujours. Dualité déjà : « Les quartiers somptueux, insolents, ont pour contre-partie des maisons sordides, cachant derrière leurs murs extérieurs, bas et déjetés, des cours suintantes, des amas hideux de pierrailles, de misérables lattes. » D’autre part, l’extension urbaine produit les banlieues, déjà laissées à elles-mêmes. La surpopulation, qui guette les villes industrielles, est source d’avilissement du caractère et de corruption.  Il faut chercher à satisfaire le besoin d’air et d’espace tout en créant les conditions de la sociabilité par la densification urbaine. Enfin, nous savons aussi que les villes ne sont pas éternelles : « Si belle, si grandiose qu’une agglomération urbaine puisse être dans son ensemble, elle a toujours ses vices apparents ou secrets, sa tare, sa maladie chronique, entrainant irrévocablement la mort, si l’on ne réussit pas à rétablir la libre circulation d’un sang pur dans tout l’organisme. »

A la différence de Vidal de La Blache, Reclus ne cherche pas à minimiser le phénomène urbain qu’il replace dans sa dimension historique. Aussi, inscrit-il en épigraphe de L’Homme et la Terre : « La géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace, de même l’Histoire est la Géographie dans le temps. » Les facteurs négatifs de l’urbanisation mis en avant par la littérature de l’époque sont pour partie contrebalancés par des facteurs positifs dont témoigne l’attractivité exercée par la ville : « Quand les villes s’accroissent, l’humanité progresse, quand elles diminuent, le corps social menacé régresse vers la barbarie. » Le développement de l’industrie manufacturière est la cause de l’enlaidissement de bien des villes. La spéculation est aussi dénoncée, rendue responsable de la croissance inconsidérée de lotissements dont les architectes ne prennent même pas connaissance des sites d’implantation avant de dresser leur plan ! Néanmoins, les mouvements migratoires, malgré leur cortège de misère, prouvent que le développement des villes, pourvu que l’art soit aussi une préoccupation de leurs promoteurs, est indissociable d’une certaine idée du progrès : « Là où grandissent les cités, l’humanité progresse ; là où elles dépérissent, la civilisation elle-même est en danger. » Ainsi, ce n’est pas tant l’extension des villes qui est mise en cause que les inégalités dans la distribution spatiale. En dénonçant les méfaits de l’urbanisation, il rallie les positions des hygiénistes du XIXe siècle et anticipe celles des écologistes d’aujourd’hui. Il cite en exemple les villes-jardins d’Angleterre, mais prévient que « le bon vouloir des philanthropes n’est pas suffisant à conjurer les conséquences de l’antagonisme qui existe entre le Capital et le Travail. »

Quel avenir pour les villes ? « La croissance des grands foyers d’attraction ne pourra s’enrayer qu’à l’époque où l’équilibre se sera établi entre la puissance attirante de chaque centre sur les habitants des espaces intermédiaires. Mais alors le mouvement ne s’arrêtera point : il se transformera de plus en plus en cet incessant échange de population entre les cités que l’on observe déjà et qui peut être comparé au va-et-vient du sang dans le corps humain. Sans aucun doute, le nouveau fonctionnement donnera naissance à de nouveaux organismes, et les villes, déjà tant de fois renouvelées, auront à renaître encore sous de nouveaux aspects en accord avec l’ensemble de l’évolution économique et sociale. »

Enfin, le spectre de la mondialisation hante déjà notre géographe : « En chaque pays, le capital cherche à maîtriser les travailleurs ; de même, sur le plus grand marché du monde, le capital, accru démesurément, insoucieux de toutes les anciennes frontières, tente de faire œuvrer à son profit la masse des producteurs et s’assurer tous les consommateurs du globe, sauvages et barbares aussi bien que civilisés. » [7]

***

Les observations d’Elisée Reclus, compte tenu de sa sensibilité, ne pouvaient que déboucher sur des orientations politiques jamais affichées dans ses ouvrages de géographie, à savoir la révolution destinée à remplacer le capitalisme sauvage de la seconde moitié du XIXe siècle par un communisme libertaire[8]. Objectif sans doute de long terme, mais dont les essais de communes modèles comme celle de Cabet dans l’Iwoa, la Jeune Icarie, constituent une première étape. Seul regret pour notre auteur, regret prouvant, s’il en fut, l’urbanité dans laquelle s’inscrit pour lui la civilisation, c’est que ces expériences se déroulent encore, faute de maturité suffisante, hors des villes : « Ces essais de communes modèles ont tous le défaut capital d’être faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c’est-à-dire loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, où se renouvellent les intelligences. »[9]

A suivre

La géographie sociale de Pierre George


[1] Ch. II intitulé « Répartition des hommes », 4e livre, tome 5e.

[2] V. sur le site Web R. A. Forum l’article de Philippe Pelletier : La ville et la géographie urbaine chez Elisée Reclus et à travers son époque

[3] La Terre et l’évolution humaine – Introduction géographique à l’histoire (1922).

[4] Ibid.

[5] Revue de géographie alpine n° 25-2 de 1937. Cf. les remarques de Gilles Montigny in De la ville à l’urbanisation : essai sur la genèse des études urbaines françaises en géographie, sociologie et statistique sociale (1992).

[6] La géographie politique d’après les écrits de Fr. Ratzel, cité par L. Febvre in La terre et l’évolution humaine.

[7] L’homme et la terre (op. cit.).

[8] Les fondements de la géographie humaine – Tome III : L’habitat (1952).

[9] Conférence sur L’anarchie prononcée en 1894 devant la loge maçonnique des Amis philanthropes de Bruxelles.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s