VIII – LA PERSPECTIVE HISTORIQUE — 2) Le courant socio-historique : Louis Chevalier (1958)

 

Paris, la Conciergerie et le pont du Change – book : « Histoire de Paris » ; J.A. Dulaure ; 1815

Le courant  socio-historique : Louis Chevalier (1958)

Si Max Weber nous a laissé au seuil de la ville moderne, Louis Chevalier nous plonge en plein cœur du Paris de la révolution industrielle[1]. Mais alors que Weber analyse la genèse des villes au prisme d’une rationalité économique, Chevalier nous confronte à l’irrationalité de la révolution urbaine engendrée par l’industrialisation. A la sociologie classique du premier s’oppose la sociologie romantique du second. A une sociologie historique et comparative, une histoire urbaine singulière, celle de Paris dans la première moitié du XIXe siècle. Pour nous restituer le Paris de cette période[2], il emprunte à la démographie (analyses statistiques), à la documentation de l’époque (presse notamment) et à la littérature. « Les faits, l’opinion concernant ces faits, le comportement en fonction de ces faits et de cette opinion : tels sont les trois aspects de ce drame du peuple de Paris pendant la 1ère moitié du XIXe siècle […]. » Les faits : défaut d’adéquation de Paris à la croissance démographique, d’origine migratoire, avec pour conséquence une criminalité en hausse. Marginalisation de cette population allogène et pauvre dans les faits mais aussi dans l’opinion. Opinion d’autant plus dominante qu’elle est partagée par ceux-là mêmes qu’elle stigmatise.

L’étude de L. Chevalier est centrée sur le crime, symptôme de la maladie qui affecte le corps social de la capitale. Il observe en premier lieu que si la littérature de l’époque a amplement porté témoignage de la misère en ville, ce n’est qu’à la fin de la Restauration que le crime, fait divers jusque là comme chez Balzac, devient un thème social, notamment avec Hugo, qui relie la criminalité au contexte socio-économique de la capitale. C’est à partir de cette période qu’on commence à attribuer la multiplication des affaires criminelles aux transformations qui affectent la société parisienne. Le crime y apparait alors comme « l’un des résultats les plus importants de l’expansion urbaine. »

Pour notre auteur, les causes de cette situation sont donc à rechercher dans la démographie associée à la densité, et en conséquence à la promiscuité, jusque dans l’esprit des analystes de l’époque. En effet, depuis la Révolution, après que dans un premier temps la population ait stagné, la capitale a connu un double mouvement d’émigration de la bourgeoisie et d’immigration en provenance du nord du pays. Cette population nouvelle s’entasse dans les meublés et garnis souvent insalubres du centre et des quartiers est. Ce qui fait dire que « les sauvages sont désormais en ville. » L’état pathologique de la ville, dont le crime est l’expression, ressort nettement de la documentation de l’époque : « Paris doit changer. Paris est incompatible avec la République » se lamente Henri Lecouturier[3], rédacteur scientifique au Moniteur universel, qui en 1848 proposait déjà un nouveau plan pour la capitale en vue d’y rendre impossible les révolutions. Cette première moitié du XIXe siècle est, pour Chevalier, une des périodes les plus sombres de l’histoire de la capitale. Il s’étend sur les manifestations du sort réservé à une population nouvelle à laquelle on n’a pas donné les moyens de son intégration : logement salubre, emploi, hygiène de vie. Il en analyse les conséquences : épidémies (choléra et variole entre autres), développement de la prostitution, accroissement de la criminalité, infanticides, suicides. La mort domine sous toutes ses formes : mort naturelle, choléra, crime, suicide, autant de faits d’origine biologique. « Le soulèvement de juin qui succède immédiatement à l’épidémie, n’est, à tous égards, que la continuation politique d’une même crise biologique […] » De même, les haines religieuses et sociales (conflits de classes) se traduisent en termes de vie et de mort. N’est-ce pas « la justice de Dieu » qui s’abat sur tous ces impénitents. Classes dangereuse et laborieuse se mêlent dans la même confusion qu’épidémies, ainsi que cahot social et politique : « La maladie fait l’unité de l’époque ou plutôt la résume. » Conjoncture économique et mouvements de population se conjuguent.

L’atmosphère dans laquelle baignent certains quartiers de la capitale est à tel point  délétère qu’elle a contribué à développer chez le bourgeois une véritable psychose s’auto-alimentant. La « brutale invasion » des classes populaires à cette époque a exercé une telle pression sur les populations en place que les « envahisseurs » ont eu tendance à se comporter en dangereux déviants par un processus d’autoréalisation comme s’ils avaient cherché à se conformer à l’image que leur renvoyait la bourgeoisie. La ségrégation sociale prolongée en ségrégation spatiale a fait d’autant plus obstacle à l’intégration. La violence côtoie la misère. C’est dans les faubourgs que la frontière entre classe laborieuse et classe dangereuse est la plus poreuse, au point que les deux peuvent aller jusqu’à se confondre, creusant encore plus le fossé séparant la bourgeoisie du monde ouvrier ; monde ouvrier marginalisé et, parce que marginalisé, de plus en plus à la dérive. Dans la caricature, le bourgeois est gros et gras, le prolétaire sale et grossier. La classe dite laborieuse n’est pas homogène pour autant, sa diversité se reflète dans la différentiation des quartiers.

C’est parce que Paris n’a pas su se transformer pour accueillir le trop plein de population que la situation s’est dégradée à ce point. Le préfet Haussmann en tirera les conséquences en lançant ses grands travaux qui entraineront des déplacements de population : les classes populaires étant rejetées vers les vieux quartiers alors que la bourgeoisie réinvestissait les quartiers objet des travaux. C’est que la construction est en retard par rapport à l’augmentation de la population. Mais les préoccupations d’embellissement prendront le pas sur l’équipement et la résorption de l’insalubrité dès la fin de la Restauration. « La ville est devenue malsaine : non-seulement par cet accroissement important et brutal de population et par l’inadaptation du cadre urbain à cette surcharge humaine, mais aussi par une métamorphose démographique qui s’est poursuivie au même rythme. »

La vision que nous renvoie Chevalier des profondeurs de cette première moitié du XIXe siècle est certes des plus noires. « Villes, tombeaux de l’Humanité ! » serait-on tenté de s’exclamer après Rousseau. Le décor est planté, la scène parisienne est un drame. Les enquêtes de Villermé et Engels, dans d’autres contextes, avaient alerté sur le malaise des grandes villes appelées à absorber les masses ouvrières en provenance de la province. Louis chevalier se garde bien d’adopter la vision de la bourgeoisie de l’époque tendant à assimiler la classe laborieuse à une classe dangereuse ? Il dresse un constat à partir de témoignages, d’une lecture de la presse populaire et de la littérature de l’époque. Il relève que les couches populaires elles-mêmes n’auraient pas désavoué le jugement porté sur elles tout en s’en défendant par solidarité ou pitié. Même si l’auteur évite de confondre dans le même opprobre la classe populaire avec une classe de réprouvés, ses membres n’en sont pas moins présentés caricaturalement comme virtuellement criminels. D’autre part, les analyses de Chevalier, inspirées d’une psychologie des peuples et d’une surestimation des effets de lieux, l’empêchent d’approfondir les déterminants d’ordre économique et sociologique, qu’il ne fait qu’effleurer, pour se retrancher derrière une explication démographique et un déterminisme biologique. Inégalité devant la mort (biologique) puis devant la vie (sociale), constate Chevalier : « Désavantagé au départ, ce peuple l’est bien plus considérablement encore par la suite et de telle manière que l’inégalité de sa condition économique et sociale se traduit par une inégalité biologique définitive qui prolonge et aggrave cette inégalité biologique première […]. » Inégalité biologique au départ, économique et sociale par la suite pérennisant l’inégalité biologique de départ, tel est le cercle vicieux dans lequel se trouve enferré le corps social. Par voie de conséquence, l’auteur ne pouvait que qualifier un tel état urbain de pathologique. Et quand on sait qu’il appartenait sous Vichy à la Fondation française pour l’étude des problèmes humains dont Alexis Carel avait été nommé « régent » par le maréchal Pétain, on peut présumer que si le cours de l’histoire n’avait pas bifurqué à la faveur de la victoire alliée, le remède eût été vite trouvé.

Ainsi, pour l’auteur, l’influence de l’économie sur l’évolution sociale, dont les mouvements démographiques sont partie prenante, ne saurait être niée, mais à côté il faut prendre en compte les faits biologiques à l’origine des faits sociaux : « […] si l’inégalité économique et sociale retentit aussi puissamment sur la vie et la mort, c’est qu’au-delà de ces faits économiques s’exerce une terrible contrainte démographique, sans laquelle les conditions matérielles elles-mêmes n’auraient pas de tels effet. » Chevalier précise encore sa pensée : « Par fondements biologiques de l’histoire sociale, nous entendons l’influence des caractères physiques des populations sur ces différents aspects de l’existence individuelle et collective, sans la connaissance desquels il ne saurait y avoir de descriptions des sociétés : qu’il s’agisse du passé, qu’il s’agisse du présent. » C’est la démographie qui commande, « …population, évaluée dans ses effectifs, ses densités, ses caractères d’âge, de sexe ou de provenance », et, par delà la démographie, le « contenu biologique des attitudes et du comportement des gens les uns à l’égard des autres […] ». C’est ainsi que l’histoire « découvre le tréfonds charnel de l’existence collective. » Dans Le problème de la sociologie des villes, un autre de ses ouvrages, l’auteur de Classes laborieuses, classes dangereuses n’a-t-il pas écrit : « Les civilisations urbaines sont érotiques : non seulement elles développent les besoins sexuels, mais elles reçoivent de la sexualité une incitation qui se traduit en tous les domaines, économiques, sociaux, culturels. » Référence à une psychologie des peuples, mais, analysent Paul-André Rosental et Isabelle Couzon[4], à base raciale au moins implicite.

En 2007, dans Vivre la ville : les classes populaires à Paris (1ère moitié du XIX e siècle), Barrie M. Ratcliffe et Christine Piette reviennent sur le sujet en prenant le contrepied des positions de Louis Chevalier qui leurs apparaissent comme reflétant trop celles de l’époque. Les auteurs dénoncent les bases démographiques de ses analyses qui l’amènent à imputer à l’immigration la maladie de la ville qu’il diagnostique. La vision misérabiliste qu’il nous renvoie aurait ainsi l’insigne défaut de confondre la masse avec la marge. Plutôt que de voir dans cette société de la première moitié du XIXe siècle un délitement de la société traditionnelle assimilé à une pathologie, Barrie M. Ratcliffe et Christine Piette s’attachent au contraire à montrer comment les classes populaires s’efforcent de résister contre l’anomie en cherchant à reconstituer des solidarités[5].

En 1845, comme le rappelle Le Monde du 11 janvier 2013 à propos du compte rendu du livre de Dominique Kalifa, Les bas-fonds – Histoire d’un imaginaire, Octave Féré, dans Les mystères de Rouen, écrivait : « La misère a donc commencé leur malheur à tous. Le vice est arrivé après, le crime n’était pas loin. » De là à inverser la hiérarchie des causes… il n’y avait qu’un pas que d’aucuns n’ont pas manqué de franchir.  Déjà, Honoré Frégier, en 1840, dans son traité sur Les classes dangereuses de la population dans les grandes villes et des moyens de les rendre meilleures n’avait pas hésité, avant même Kalifa, à affirmer que « Les classes pauvres et vicieuses ont toujours été et seront toujours la pépinière la plus productive de toutes les sortes de malfaiteurs, ce sont elles que nous désignerons plus particulièrement sous le nom de classes dangereuses. »

Concernant plus spécifiquement les dynamiques à l’œuvre dans la société urbaine, la lecture de l’ouvrage de Louis Chevalier nous rappelle aussi que Fustel de Coulanges, en son temps[6], avait interprété le passage de la gens à la cité antique comme celui d’une forme sociale hiérarchisée, certes, mais sans marginaux ni exclus, à une autre fondée sur l’exclusion et la division (entre plébéiens sans religion et patriciens qui en détenaient le monopole), avec pour conséquence la survenue de guerres intestines.

Plus près de nous, on ne peut s’empêcher d’évoquer également Les logiques de l’exclusion (1997) d’Elias et de Scotson  analysées à partir d’une enquête sur une petite ville des Midlands en Angleterre habitée par des prolétaires et affectée par des vagues de migrations successives. Scotson y ayant fait le constat que les migrants et habitants de souche se partageaient le territoire et se livraient entre eux à une lutte d’influence, Elias interpréta cette situation en termes de domination des « établis », qui cherchent à consolider leur position, et d’exclusion des arrivants, « marginalisés ». Mais, il s’agit, en l’occurrence, d’un phénomène de domination sociale indépendant des phénomènes de domination liés à une lutte de classes.

Preuve, enfin, que le phénomène n’est propre ni à la France, ni même à l’Europe, Le Monde dans son édition du 24 novembre 2012 évoque, à l’occasion de la mort de Bal Thackeray, le fondateur du parti radical Shiv Sena en Inde, la situation de Mumbaï, capitale économique de  l’Inde. Cosmopolite et libérale, plus elle « se hissait au rang de métropole économique, plus les autochtones se sentaient déstabilisés par le maelström de mutations sociales et culturelles accompagnant pareil essor », faisait remarquer l’auteur de l’article[7], relevant l’adulation que la population de l’ancienne Bombay vouait à celui qui était considéré comme l’empereur de la capitale de l’Etat de Maharashtra, empereur xénophobe et fascisant qui n’hésitait pas, à l’occasion, à se réclamer de Hitler.

***

Alors que la vocation de la sociologie serait de chercher à expliquer l’enchaînement des faits rendant compte dans sa généralité du mouvement d’urbanisation, ce serait le propre des disciplines historiques que de mettre en valeur des événements uniques, de tenter de comprendre des situations singulières, sachant que l’histoire ne se répète pas[8]. En ce sens, il n’y aurait d’histoire des villes que singulières. Et pourtant, dans le sillage de Max Weber, d’autres auteurs, historiens, archivistes, anthropologues… se sont attachés à dégager sinon des lois, du moins des régularités dans l’étude du phénomène urbain et de son évolution à l’échelle d’un pays, d’un continent voire de la planète.

A suivre :
 Le courant culturaliste : Lewis Mumford (1961)

[1] Classes laborieuses, classes dangereuses à Paris, dans la première moitié du XIXe siècle (1958).

[2] L’ouvrage étant particulièrement touffu, un résumé a été diffusé sur le Net par l’université Paris-Diderot (Lamand-Jarfas). La Revue belge de philosophie et d’histoire a d’autre part publié un compte rendu très critique sur la présentation des faits sociaux et la méthodologie adoptée par l’auteur, signé Roger Mols (1961).

[3] Outre Paris incompatible avec la République, plan d’un nouveau Paris où les révolutions seront incompatibles, Lecouturier est l’auteur de La cosmosophie ou le socialisme universel (1850).

[4] Le Paris dangereux de louis Chevalier : un projet d’histoire utile in La ville des sciences sociales sous la direction de Bernard Lepetit et Christian Topalov (2001).

[5] V. le compte-rendu du livre par Christian Ruby sur le site d’EspacesTemps.net.

[6] La cité antiqueEtude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome (1864).

[7] Frédéric Bobin.

[8] Cf. La logique du social de Raymond Boudon.

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