VIII – LA PERSPECTIVE HISTORIQUE – 1) La ville comme idéal-type de Max Weber (1921)

La sociologie, la psychosociologie, l’ethnologie reconstruisent leur objet pour mieux l’appréhender, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur, sans pouvoir échapper aux biais de la subjectivité.

Il y aurait pourtant deux manières de prendre ses distances avec l’objet : en cantonnant la connaissance dans un cadre temporel et spatial strict. Voyage dans le temps ou l’espace débarrassés des contingences de la subjectivité. C’est la démarche de l’historien et du géographe, chacun avec ses outils d’analyse propres. Mais, sauf à vider le temps et l’espace de tout contenu ne retombe-t-on pas dans les apories de l’objectivité sinon de l’impartialité ?

                                                        Venise, hôpital civil et ancienne Scuola San Marco. Quartier de Castello. – Photo Novo vlf.
 

« La vraie manière d’étudier une agglomération urbaine ayant vécu d’une longue existence historique est de la visiter en détail conformément aux phénomènes de sa croissance. Il faut commencer par le lieu que sacra presque toujours la légende, où fut son berceau, et finir par ses usines et dépotoirs. »

Elisée Reclus : L’Homme et la Terre

 

Oublieux du passé, parvenu à un stade de civilisation où nos repères à force d’être transgressés s’effacent, nous nous échinons à en retrouver les traces sur un sol à jamais bouleversé. La ville qui en émerge, dans son évidente présence, repose sur les ruines accumulées par les générations précédentes que les nouvelles, malgré leur hâte à reconstruire, cherchent à sauvegarder à tout prix, ou presque. Insouciante humanité de jadis ; remord dérisoire ou vaine nostalgie d’aujourd’hui !

Mais, quelle est donc la spécificité de l’histoire urbaine ? Si la ville n’est que la projection de la société dans l’espace, la ville se dissout dans l’histoire économique, l’histoire sociale, l’histoire politique… La partie ne se distingue plus du tout et l’histoire urbaine perd son objet.

On fait généralement remonter à l’ouvrage de Jean-Claude Perrot, Genèse d’une ville moderne : Caen au XVIIIe siècle, l’histoire d’une ville saisie, au siècle des Lumières, dans toute sa complexité intégrant ses divers niveaux de structuration : physique, économique et social, et ses multiples temporalités. Monographie d’une ville, pas seulement appréhendée comme cadre, mais constituée aussi en objet d’étude et en sujet d’une histoire spécifique qui ne saurait se confondre avec une histoire sociale et politique globale dont elle est pourtant plus ou moins dépendante[1]. C’est bien alors d’une histoire-problème qu’il s’agit visant à questionner le passé pour mieux comprendre les évolutions qui ont conduit à la situation actuelle et dont la connaissance pourrait, peut-être, faciliter des mutations plus adaptées au monde contemporain et mieux acceptées par des mentalités dépassées par la modernité. « L’histoire, dit Braudel[2], n’est pas autre chose qu’une constante interrogation des temps révolus au nom des problèmes et curiosités – et même des inquiétudes et des angoisses – du temps présent qui nous entoure et nous assiège. » Pourtant, « la méthode Perrot » ne semble pas avoir eu de postérité.

Il y a cependant autre chose. Le passé, y compris celui des villes, nourrit notre imaginaire. Il nous fournit des modèles. Mais au prix de quelles déformations et avec quelles conséquences sur notre perception du présent et notre vision de l’avenir, quelle incidence sur la conduite de la politique ? Pendant que la France du XVIIe siècle prenait Athènes pour référence, l’Allemagne se tournait vers Sparte. Après la Révolution c’est Rome qui fut érigée en modèle par les français, la Grèce par les Allemands du troisième Reich.

Enfin, retracer l’histoire d’une ville sous forme de monographie, rattachée au surplus à une période historique, est un exercice différent de celui consistant à entreprendre l’histoire urbaine d’une nation, d’une civilisation ou l’histoire du phénomène urbain en général : histoire globale[3] en phase avec la mondialisation et le décentrement du monde que viennent percuter la réaction identitaire et la tendance au repliement national. Jeux dangereux, contre lesquels se prémunir n’est pas une attitude vaine !  Il faudrait aussi être en mesure de définir ce qui est propre à une histoire urbaine par rapport à l’histoire régionale, nationale ou l’histoire de l’humanité ? L’histoire des villes est indissociable de leur environnement. Elles sont à resituer dans leur rapport au monde rural[4], d’une part, et dans leur rapport aux autres villes, d’autre part. C’est Fernand Braudel[5] qui a rappelé, mais c’était dans les années 80, qu’aux yeux d’Henri Mendras[6] « quelle que soit sa transformation (effective dans tous les domaines), une France rurale demeure qui se défend avec vigueur, qui s’adapte avec succès aux exigences actuelles ». Remarque contredisant la perception du « désert français » popularisée par Jean-François Gravier[7]. Et Braudel de mettre en avant le système constitué par les villages, bourgs et villes dont la hiérarchie repose sur l’intensité des échanges et relations fonctionnelles. Reste à délimiter ce qui est constitutif de « l’identité de la France » et ce qui peut faire l’objet de généralisations au delà du cas français.

« Le passé est le monde de l’avenir. C’est le passé qui devient l’avenir » a écrit Swami Vivekananda, maître spirituel hindou du XIXe siècle disciple de Râma Krishna.

 

Veber

Max Weber – Photo Wikipédia, l’Encyclopédie libre.

La ville comme idéal-type de Max Weber[8]

La pensée de Max Weber sur la ville croise points de vue historique, sociologique, économique et comparatif. La ville est conçue comme une institution d’où émerge une rationalité spécifique au service d’un certain type de développement. Cette rationalité varie en fonction de la période historique considérée et de la géographie (distinction entre les villes  d’Occident, dont la cité grecque, les villes d’Europe du sud et du nord, d’une part, et les villes d’Orient : Inde et Chine, arabes, d’autre part). Il n’y a pas pour Max Weber de rationalité en soi ainsi que l’indique Jean Remy[9] mais des rationalités toutes relatives, qu’elles soient substantielles (en considération d’un système de valeur, comme celui des religions dont l’influence sera déterminante pour le développement contrasté des villes en Occident sous l’influence du christianisme et en Orient sous celui de l’islam, de l’hindouisme et du bouddhisme) ou formelles (liées à la mise en œuvre de moyens ou de procédures) même si ce sont ces dernières qui prédominent dans la civilisation occidentale.

Opposant la cité antique, ville de l’homo politicus dont l’économie a pour base la rente foncière à la ville médiévale, ville de l’homo economicus qui repose sur l’échange, il montre comment  cette dernière s’émancipe progressivement de la féodalité et de l’emprise du seigneur pour se constituer en « commune » dotée d’une autonomie d’autant plus grande que l’Etat, en cours de formation, ne fait pas encore le poids. Weber fait observer que seules les villes de la civilisation occidentale ont connu le système de la « commune », système associatif hérité de la « communauté » chrétienne et doté de la personnalité juridique avec son patrimoine propre, ses organes judiciaires et ses milices ; autant d’institutions  dont les corporations, qui se constitueront au Moyen Age parallèlement à l’affaiblissement des structures familiales, seront à l’origine. Il établira une double distinction : d’une part sur un plan économique, entre la ville des consommateurs, ville de commerçants et exploitants rentiers dépendant du prince (ville princière à l’origine, mais qui n’avait de ville que le nom, n’ayant pas de fondement économique) et la ville des producteurs (dans laquelle prédomine l’entreprise artisanale ou commerciale au sens moderne du terme) ; d’autre part sur le plan politique, dans l’antiquité et au Moyen Age, entre la ville patricienne, reposant sur la propriété foncière, et la ville plébéienne, dont le pouvoir a été accaparé par les marchands, à l’origine de la classe bourgeoise.  C’est, en effet, dans les villes occidentales d’Europe que prospérera une bourgeoisie commerçante puis industrielle se prévalant d’une rationalité économique fondée sur une égalité formelle. Ces villes assureront leur domination sur le monde rural et le développement du commerce favorisé par la circulation de la monnaie, précipitant le déclin de la féodalité. Weber nous met ainsi en présence d’un idéal-type, parmi d’autres, historiquement marqué : ville de plein exercice, ville libre, bénéficiant de l’autonomie administrative et d’une relative indépendance par rapport au pouvoir central. Il distingue à, cet égard, les villes d’Europe du Nord, qui se sont formées en l’absence d’Etat fort, des villes asiatiques qui se sont constituées au sein d’Etats centralisateurs sans pouvoir prendre leur autonomie. Les villes d’Europe du Sud se trouvant dans une position médiane, l’Italie notamment réputée pour ses luttes intestines entre le patriciat et le popolo, par ailleurs propices à l’instauration de seigneuries, régimes intermédiaires comme l’étaient les tyrannies dans l’antiquité.

Weber poursuit son analyse en comparant les villes de l’antiquité, de la Grèce et de Rome, et celles de l’Occident médiéval au regard de la démocratie. A une démocratie de nature politique, militarisée et reposant sur l’esclavage, dans l’antiquité, à domination de type urbain en Grèce (la Cité-Etat), rural à Rome (domination des grands domaines), répondit au Moyen Age une démocratie économique fondée sur le commerce et les activités productives, laissant aux Etats l’initiative des guerres.

Weber arrête son analyse à l’époque médiévale au cours de laquelle les villes d’Occident ont acquis leur autonomie, économique d’abord avec le développement des corporations, politique ensuite avec l’affirmation du pouvoir communal. L’autonomie politique acquise contre la noblesse d’origine féodale avec le soutien du pouvoir royal en France, restant toutefois circonscrite dans des limites compatibles avec l’unité nationale et la souveraineté d’essence monarchique. Comme l’indique Philippe Fritsch, traducteur du texte aux Editions Belles Lettres (2013) : « …Weber voit dans la ville d’Occident ou, mieux, dans cette construction idéal-typique qu’est la ville européenne médiévale, avant tout celle du Nord, dont le modèle accompli est la commune du Moyen Age, un type de souveraineté qui s’oppose de manière révolutionnaire aux formes de domination qui ont eu cours auparavant et ailleurs, tout en préparant et précédant tant l’Etat moderne que le capitalisme moderne. » C’est ainsi que l’économie de type capitaliste s’affirmera progressivement à partir de la Renaissance avec le renforcement de la rationalité économique que l’usage de la comptabilité à partie double et le développement d’outils de régulation pour la sécurité des échanges ont permis  parallèlement à la pacification des luttes urbaines (conflits entre patriciens et plébéiens dans l’antiquité, entre clans au Moyen Age dans les villes du sud de l’Europe que M. Weber oppose sur ce plan aux villes du nord structurées autour des guildes et des corporations) et à la consolidation de la démocratie. Mais cette évolution a son revers sur le plan politique local, puisque, sur la même période allant de la Renaissance à la Révolution on assistera au renforcement du pouvoir central qui, en prenant notamment en charge l’armée devenue armée de métier, permettra aux villes de se consacrer d’autant mieux au développement économique national (de type mercantiliste), mais en sacrifiant leur autonomie politique. C’est désormais dans le moule de la nation que se développeront les villes dont les leviers économiques seront mis au service des Etats. Ainsi, s’atténuera peu à peu la contradiction entre un espace national hiérarchisé par le politique et un espace économique initialement structuré par le marché sous la tutelle des villes, situation à l’origine de stratégies de pouvoir et de luttes sociales pour le contrôle du territoire. Aussi bien, Tocqueville comparant dans L’Ancien Régime et la Révolution la situation de l’Angleterre et de la France avait fait observer que le retard de l’agriculture capitaliste dans notre pays était imputable à l’attrait des charges de l’Etat, d’une part, et au poids de l’impôt (taille) qui grevait l’agriculture, d’autre part. Or, cette situation expliquait, selon lui, le développement en nombre des villes françaises, petites villes en particulier, par rapport aux autres pays européens [10] .

Comme le note Jean Remy[11], pour M. Weber, dans une perspective à la fois génétique et structurelle analysée ailleurs, les villes ont à l’origine constitué le support d’une domination légale-rationnelle se substituant aux dominations de type traditionnel ou charismatique à la faveur d’un processus d’autonomisation conduisant à la séparation d’avec la campagne puis à la marginalisation de cette dernière. Au terme logique de cette évolution : la ville de la société industrielle du XIXe siècle. Mais Weber n’en a pas abordé l’analyse, soit qu’il faille considérer son étude comme inachevée, soit qu’il ait estimé vain de poursuivre l’étude de l’évolution des villes au-delà de la Renaissance dans la mesure où, à partir de l’époque moderne, leur destin se confond avec celui des Etats, dont la bureaucratie ne fera que se renforcer précipitant l’affaiblissement des autonomies communales ?[12] Le fait qu’il ait soulevé la question du déclin de la cité antique identifiée à une civilisation urbaine minée économiquement ; qu’il ait montré comment la ville médiévale s’était au contraire affirmée en opposition au monde rural dominé par le seigneur, confirmerait cette dernière interprétation. Comme si le déclin des villes en tant qu’entités politiquement autonomes aux temps modernes devait préfigurer leur dilution dans l’urbain entamée par la révolution industrielle et accomplie à l’ère postindustrielle !

A suivre :

Le courant  socio-historique : Louis Chevalier


[1] Cf. La ville : cadre, objet, sujet de Bernard Lepetit, La ville des sciences sociales n° 4 de juin 1991.

[2] La Méditerranée – L’espace et l’histoire (1977). 

[3] V. revue Esprit n° 400 de décembre 2013 : Comment faire l’histoire du monde ?

[4] Cf. l’article d’Emmanuel Le Roy Ladurie dans l’Encyclopédie Universaliste : La civilisation rurale (1972).

[5] L’identité de la France (1986).

[6] La Sagesse et le désordre (1980)

[7] Paris et le désert français (1947 pour la 1ère édition et 1972 pour la seconde).

[8] Cf. La ville. Une enquête sociologique (1921), texte posthume paru initialement dans la revue Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik (ASSP) co-rédigée par Max Weber, incorporé ultérieurement dans le tome 2 d’Economie et société : L’organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l’économie. 

[9] La ville dans la problématique wébérienne in Figures de la ville – Autour de Max Weber sous la direction d’Alain Bourdin et Monique Hirschhorn

[10] Référence citée par Raymond Boudon dans La logique du social.

[11] Jean Remy, op. cit.

[12] Cf. l’analyse d’Hinnerk Bruhns : La ville bourgeoise et l’émergence du capitalisme moderne. Max Weber : Die Stadt (1913/1914-1921) in La ville des sciences sociales sous la direction de Bernard Lepetit et Christian Topalov (2001).

2 commentaires sur “VIII – LA PERSPECTIVE HISTORIQUE – 1) La ville comme idéal-type de Max Weber (1921)

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