VI – LA VILLE CYBERNETIQUE d’Henri Laborit (1971)

 

        Vue aérienne du centre de traitement des matières organiques de l’Est après aménagement (Montréal) – Photo  : Ville de Montréal 

La ville cybernétique d’Henri Laborit (1971)

Nicolas Schoffer, en 1963, avait déjà fait incursion dans le futur avec son projet de Tour Lumière Cybernétique (TLC) de 307 mde haut à la Défense. Avec Henri Laborit, sociologie, écologie et biologie se croisent dans « l’étude dynamique des structures », objet de la cybernétique. Dans L’homme et la ville, il resitue la ville dans le système social, lequel est rapporté à son environnement physique et relié à ses racines biologiques. Si « la ville constitue une production humaine », c’est dans le cadre de ce système dynamique où elle joue le rôle d’ « un effectueur puisqu’elle agit en maintenant la structure du groupe humain. »

En ce sens « la structure des sociétés humaines est essentiellement la résultante, à un niveau d’organisation plus élevé, de la structure biologique des éléments individuels qui les constituent. » La ville « représente un des moyens utilisés par un organisme social pour contrôler et maintenir sa structure. » Toute l’histoire de l’homme en société est marquée par les phénomènes de domination qui ont leur source dans l’activité du cerveau reptilien (le premier étage du cerveau, le plus primitif, siège des comportements instinctifs, innés). Les acquis culturels du système limbique (le deuxième étage, sous-cortical, siège des comportements acquis, de la mémoire et des facultés d’apprentissage) n’ont jusqu’à présent guère fait que contribuer à renforcer la suprématie des dominants en exploitant les ressources offertes par les effets d’agrégation du phénomène urbain. Dans une perspective thermodynamique, seul le développement de l’information, par l’activation des facultés propres au néocortex (correspondant à l’étape ultime de l’évolution, avec l’acquisition du langage et la faculté d’imagination), est de nature à aller contre cette tendance et à faire évoluer les rapports sociaux.

Ainsi, l’exploitation de l’homme par l’homme, la lutte des classes, ne sont-elles que l’expression d’un besoin de domination qui a des fondements biologiques et le profit n’est qu’un moyen pour l’homme du capitalisme d’assurer cette domination. « La lutte de classe est un phénomène difficile à nier, mais nous croyons que les classes n’existent que parce qu’elles sont la conséquence des pulsions dominatrices primitives. » Dans cette perspective, « la ville, structure urbaine contemporaine, n’est qu’un instrument de plus utilisé par les classes dominantes pour accroître leur domination, en contrôlant l’aménagement de l’espace et en augmentant la sédimentation socio-économique. » A cette fin, elle est appropriée par la classe dominante ; son centre tout particulièrement, la banlieue étant réservée aux dominés. « C’est alors que la classe dominante va s’occuper de l’urbanisme de la classe dominée. » La division en classes antagonistes se traduit sur le terrain en ségrégation spatiale. « On voit bien dès lors que la structure socio-économique est bien à l’origine de l’évolution urbaine contemporaine mais, qu’en retour, l’occupation particulière de l’espace qui en résulte accentue la rigidité de la structure socio-économique qui l’a fait naître. » Réinterprétation psychobiologique de la sociologie marxiste : « Les rapports de production ont été en principe transformés, sans que soient transformés pour autant les rapports de domination. ».

Laborit revient sur le débat concernant la densité. Citant P. Ehrlich et J. Freedman[1], il met en garde contre la tendance à généraliser de l’animal à l’homme, que l’on retrouve chez Konrad Lorenz et Edward T. Hall (supra) : « Les aires urbaines de plus forte densité n’ont pas plus de crimes que celles de moindre densité, et que ce n’est pas seulement la densité qui est en cause. La pauvreté est souvent conjuguée à une densité de population élevée […]. » Il n’empêche, l’urbanisme contemporain en cloisonnant et spécialisant l’espace n’a fait qu’aggraver la ségrégation socio-économique : « Cette ségrégation favorise l’agressivité dominatrice des uns, l’agressivité réactionnelle des autres […]. »

Ainsi, la sociologie doit-elle, selon H. Laborit, se refonder sur de nouvelles bases scientifiques, c’est-à-dire « non dans l’observation des phénomènes au niveau des relations interindividuelles et des groupes sociaux, mais au niveau des relations dynamiques des facteurs physico-chimiques qui sont le support matériel de ces comportements relationnels, autrement-dit au niveau des bases biologiques des comportements des individus en société. » C’est à ce prix seulement que l’on pourra parler de progrès humain et social. En effet, « Les processus sociaux et la politique s’inscrivent au sein de processus vivants, donc de processus complexes […]. » Et, « en croyant pouvoir résoudre les problèmes que le capitalisme et le marxisme n’ont pas résolus, le technocratisme se range lui même dans le domaine des idéologies, car la technique du contrôle des sociétés humaines réside avant tout dans celle du système nerveux humain. » Autrement dit, on ne pourra espérer d’amélioration que si la structure biologique des comportements évolue, si les flux d’information prennent le relai des flux d’énergie pour contrecarrer les tendances entropiques et si, enfin, la mondialisation donne naissance à une société humaine à l’échelle planétaire. L’organisation des rapports humains doit cesser « d’être basée sur la force économique ou militaire, pour s’appuyer sur ce qui n’est ni force, ni matière, ni énergie : l’information. » Ce qui implique un saut qualitatif. C’est dire qu’une révolution sociale n’y suffira pas, les expériences passées l’ont, du reste, amplement démontré. Mais, c’est dire aussi que « la ville est un outil efficace qui n’a jusqu’ici servi, à des groupes humains dominants, qu’à maintenir leur domination. La signification, l’utilisation, la structure même de la cité ne peuvent changer que si la structure socio-économique qui lui donne naissance change d’abord. » Et la structure socio-économique, dont les bases sont restées les mêmes depuis le néolithique, ne pourra évoluer que si « la structure biologique des comportements qui en est le fondement » change elle-même. D’où le recours nécessaire à une urbano-bio-logique que Laborit, en conclusion, appelle de ses vœux.

Henri Lefebvre dénoncera l’approche de l’urbain en termes de système, qui implique indépendance entre une forme et ses contenus, statisme et fermeture, au profit d’une approche socio-logique. Pour l’auteur de La révolution urbaine, l’urbain n’est ni objet de science ni sujet de l’histoire pris séparément mais forme dans un rapport dialectique à ses contenus, et ouverture[2].

Henri Laborit nous ramène à nos origines biologiques. Mais il n’est pas sûr qu’en comblant l’abime qui nous a écarté de notre nature originelle on recouvre une unité perdue et qu’on donne un sens renouvelé à notre marche vers le futur.

A suivre : L’anthropologie urbaine

          1)  Colette Pétonnet : une ethnologie des espaces habités des banlieues (1982)


[1] Population, crowding and human behavior.

[2] La révolution urbaine, chapitre sur « la forme urbaine ».

2 commentaires sur “VI – LA VILLE CYBERNETIQUE d’Henri Laborit (1971)

  1. L’étude dynamique des structures dans le livre « La ville cybernétique » de M. Henri Laborit trouve son expression physique dans les projets architecturales et urbains d’avant garde de M. Nicolas Schöffer & André Devallet; pour la France, les Etats-Unies et en general dans le monde entier .
    Godofredo Salazar Reyes
    Urban & Regional Planner.

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