V – LA VILLE-METAPHORE et les équipements du pouvoir selon le Cerfi (1976)

                                                        Photo : The Learned Monkey & the Lazy King

Avec Marx, la libération ne pouvait provenir que d’une révolution sociale. L’équipe du Centre d’Etudes, de Recherches et de Formation Institutionnelles (Cerfi) avec Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guatarri, inspirée par Nietzsche, misait, elle, sur la libération du désir conçu positivement comme flux vital réprimé par les appareils d’Etat. Elle ne pouvait, dans ces conditions, éluder ces lieux de pouvoirs incontournables que sont devenues, depuis la révolution industrielle, les villes.

Les réflexions du Cerfi sur ce sujet[1] sont centrées sur la notion d’équipements collectifs et celle de besoins qui sont censés les justifier. La méthode adoptée est celle que Foucault a reprise de Nietzsche, à savoir la méthode généalogique, seule à même de démystifier ces notions en cherchant à élucider les conditions de production et d’utilisation desdits équipements collectifs.

Après revue de la littérature sur le sujet, les tentatives de définition de la ville ou de l’urbain s’avérant vouées à l’échec, la ville-métaphore s’impose comme forme vide renvoyant à autre chose qu’elle-même : le territoire au sein duquel elle s’inscrit et les équipements collectifs auxquels elle est assimilée. Quant à la notion de territoire, elle renvoie à celle d’espace géographiquement limité, et la notion d’équipement à celle de besoin. Pour l’idéologie du pouvoir, la vérité de l’équipement est dans sa fin, autrement-dit dans son utilité ou la réponse à des besoins. Mais c’est confondre le but et ce qui est à l’origine des équipements, à savoir « un coup de force qui casse tous les systèmes d’usage […]. » En effet, « la naissance est irréductible à la fonction. On ne rendra jamais compte d’un équipement collectif par son usage dans un système de besoins : ce qu’il faut éclairer, c’est le coup de force qui lui a donné naissance comme instrument de subjugation, de domination, de répression. » Et les auteurs de préciser : « Il s’agit d’un mécanisme d’inscription qui produit les équipements collectifs comme instrument de codage, d’encastrage, d’enfermement, de limitation, d’exclusion de l’énergie sociale libre. »

La méthode généalogique permet de remonter à l’origine des équipements. Lesquels doivent être entendus comme des prothèses palliant, à l’époque contemporaine, la réduction de la famille d’Ancien Régime à la famille conjugale désormais impuissante à remplir les fonctions de la famille étendue de jadis, d’une part, les conséquences du développement de l’individualisme et de l’atomisation du social, d’autre part. D’où l’intervention de l’Etat producteur d’équipements nécessaires à la reproduction de la force de travail pour le compte du capital industriel. Les équipements collectifs ont ainsi pour finalité dernière d’assurer la régulation des relations sociales dans la sphère de la consommation. Conçus comme instrument de normalisation des comportements imposé par un pouvoir étatique au service des forces économiques du capitalisme, ils ont une fonction disciplinaire. L’équipement collectif comme substitut, ou dérivatif, à la socialisation des rapports de production ?

Les Cerfistes ne se sont pas contentés de philosopher sur les équipements collectifs, ils ont aussi cherché à mettre en pratique leurs conceptions en répondant à des appels d’offre du ministère des affaires sociales dans les années 60 dans le domaine de la psychiatrie institutionnelle, d’une part, et du ministère de l’équipement dans les années 70 pour la programmation des équipements. Leurs préconisations reposaient sur le principe de la moindre construction en « dur », en faveur du développement des réseaux sociaux (déjà !) et sur le passage d’une programmation normalisatrice à une programmation en continue avec la participation des usagers[2].

 ***

Dans la perspective tracée par Deleuze et Guattari, c’est le flux des désirs réifiés dans les besoins normalisés de l’appareil idéologique d’Etat qu’il s’agit de libérer. Une des voies explorée pour ce faire fut celle de la cybernétique, la libération de l’information substituée à celle des flux de désirs étant à coup sûr plus facilement maîtrisable. Avec l’auteur de L’homme et la ville, on glisse insensiblement de la sociologie à la biologie en passant par la psychologie, de l’approche en termes de structures articulées à celle de système intégré, des rapports de production à la base de la lutte des classes à des rapports de domination.

A suivre :

La ville cybernétique d’Henri Laborit (1971)


[1] Recherches n° 13 : Les équipements du pouvoir – villes, territoires et équipements collectifs par François Fourquet et Lion Murard (décembre 1973)

[2] Informations tirées de Pour une critique de la ville d’Eric Le Breton (2012).

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