IV – LES TENDANCES SE RECLAMANT DU MARXISME : la ville comme production sociale – 6) Retour à Lefebvre avec David Harvey (2011)

                                              Photo prise le : 14 avril 2008Panasonic DMC-FZ8

Retour à Lefebvre avec David Harvey (2011)

Emule d’Henri Lefebvre, David Harvey, s’est d’abord intéressé, dans Géographie de la domination, au contexte économique et social de la Comédie humaine Balzac pour mieux appréhender les effets de domination des classes possédantes sur l’occupation de l’espace. Après avoir démontré comment l’action pour le contrôle de l’espace sous la férule d’Haussmann s’était traduite par la dépossession des classes populaires et le phénomène de gentrification pour déboucher sur les tentatives malheureuses de reconquête sous la Commune, il s’est attaché à actualiser l’interprétation marxiste des crises liées à l’urbanisation.

Dans Le capitalisme contre le droit à la ville[1], il rappelle tout d’abord que le droit à la ville va bien au-delà d’un droit d’accès aux ressources urbaines mais constitue « un droit à nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher ». Droit collectif plus qu’individuel précise-t-il. Or, l’urbanisation, permise par l’existence de surplus agricole à l’origine, est restée un phénomène de classe. Le développement du capitalisme, étroitement lié à l’expansion urbaine, exige le réinvestissement des surplus, conséquence des progrès de la productivité. « Les innovations suscitent de nouveaux désirs et de nouveaux besoins […] », d’où la nécessité de toujours « trouver des terrains profitables à la production et à l’absorption des surplus du capital. » L’haussmannisation de la Ville lumière dans les années 1850 et la transformation de la région métropolitaine de New-York après la seconde guerre mondiale, sous l’impulsion de Robert Moses, urbaniste, illustrent à un siècle d’intervalle le même phénomène de résorption des surplus par le grand chambardement urbain et la suburbanisation. Mais arrive un stade où l’accumulation du capital se heurte aux limites du marché et à l’insuffisance des débouchés, d’une part, où l’urbanisation à outrance reproduit des effets pervers et parallèles de concentration urbaine et de ségrégation sociale, d’autre part. Tous phénomènes qui ont trouvé un exutoire symptomatique dans les mouvements sociaux urbains, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, en 1968. Les événements qui ont ébranlé cette année là les grandes villes des deux continents, et dont on n’a pas suffisamment relevé l’origine spécifiquement urbaine, ont constitué autant de signes avant-coureurs de la crise, liée à l’insolvabilité des accédants à la propriété et à la baisse du taux de profit, qui a connu deux sommets depuis la fin de la dernière guerre : en 1973 avec l’éclatement de la bulle immobilière mondiale et en 2007 avec l’ébranlement provoqué par les subprimes.

Harvey revient sur la dernière en date de ces crises qui est venue à la fois confirmer les thèses de Lefebvre et illustrer l’impasse dans laquelle s’est engagé le système. En effet, les excès de l’urbanisation, dont la suburbanisation témoigne, ne sont que la conséquence de l’accumulation de surplus investis dans le capital immobilier. Or, la distribution sans discernement de crédits immobiliers pour contrecarrer l’incapacité du système à absorber ces surplus a contribué à la formation d’un capital fictif stérile, car non producteur de valeur, mais néanmoins réel (principe du fétichisme). La constitution de bulles immobilières en fut la conséquence directe et le capital financier n’eut plus d’autre recours que de se reconstituer sur le dos des emprunteurs acculés à se dépouiller de leurs biens pour rembourser capital et intérêts.

« L’urbanisation a donc joué un rôle crucial dans l’absorption des surplus de capital, et ce, sur des échelles géographiques toujours plus larges ; mais elle est passée par des processus de destruction créative qui ont dépossédé les masses urbaines de tout droit à la ville ». La gauche marxiste avait pensé que les luttes ouvrières pour le contrôle des moyens de production seraient le moteur de la révolution. La Commune de Paris, malgré son échec, a démontré que ce qui était en jeu relevait plus de la conquête d’un droit à la ville que de l’aspiration au socialisme comme alternative au capitalisme. Plus qu’un soulèvement prolétarien, la Commune doit être analysée comme un mouvement social urbain. D. Harvey fait observer qu’« organiser la communauté a été aussi important dans la poursuite des luttes syndicales que l’organisation du lieu de travail. » Mais aujourd’hui, alors même que le précariat tend à se substituer au prolétariat, « on constate que le droit à la ville tombe de plus en plus dans les mains d’intérêts privés ou quasi privés. » En outre, le bouleversement des rapports entre l’urbain et le rural, conséquence de la mondialisation du phénomène d’urbanisation, ne devrait-il pas entraîner, se demande l’auteur,  l’évolution du droit à la ville en un droit à la vie urbaine, marquant mieux son contenu existentiel et qualitatif. D’où l’invitation à porter désormais une attention redoublée à la production de l’espace et à sa distribution inégale dans la perspective d’une révolution urbaine de nature à faire triompher ce droit nouveau pour tous qu’il appelle de ses vœux, seul à même, au-delà des réformes économiques indispensables, de transformer la vie quotidienne ; lequel passe par « un plus grand contrôle démocratique sur la production et l’utilisation des surplus ».

A suivre :

La ville-métaphore et les équipements du pouvoir selon le Cerfi.


[1] Sous-titré : « Néolibéralisme, urbanisation, résistances ». Editions Amsterdam (2011).

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