IV – LES TENDANCES SE RECLAMANT DU MARXISME : la ville comme production sociale – 3) La critique de l’urbanisme par les situationnistes et Guy Debord

 

                                   Madrid, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía / Photo : Isobrown

La critique de l’urbanisme par les situationnistes et Guy Debord

Plus anarchistes que marxistes, les situationnistes, héritiers des lettristes, se sont inspirés de l’œuvre de Lefebvre, Critique de la vie quotidienne notamment, et réciproquement. On retrouve dans les numéros de l’Internationale situationniste traitant de la ville et de l’urbanisme ainsi que dans La société du spectacle de Guy Debord des idées communes mais aussi des différences qui sont plus que des nuances. Le Formulaire pour un urbanisme nouveau paru dans le n° 1 de juin 1958 commence par un constat : « Nous nous ennuyons dans la ville ». Qu’à cela ne tienne, Gilles Yvain, pseudonyme d’Ivan Chtcheglov, inspirateur du Manifeste de l’Internationale situationniste, suggère que les quartiers de la ville « pourraient correspondre aux divers sentiments catalogués que l’on rencontre par hasard dans la vie courante ». De sorte que « chacun habitera sa cathédrale personnelle ». Il s’agit bien « de construire des situations comme un des désirs de base sur lesquels serait fondée la prochaine civilisation ». On pourrait penser que les situationnistes dénoncent le fonctionnalisme du Mouvement international. Non, l’urbanisme unitaire qu’ils préconisent, à savoir « l’emploi d’ensemble des arts et techniques concourant à la construction intégrale d’un milieu en liaison dynamique avec des expériences de comportement », n’est pas « une réaction contre le fonctionnalisme, mais son dépassement : il s’agit d’atteindre, au-delà de l’utilitaire immédiat, un environnement fonctionnel passionnant »[1]. Tout en reconnaissant au fonctionnalisme des côtés positifs, comme le confort et « le bannissement  de l’ornement surajouté », ils lui reprochent de s’être compromis avec « les doctrines conservatrices les plus immobiles ». Bien que leur Critique de l’urbanisme dans le n° 3 de l’Internationale situationniste affirme que « tous les discours sur l’urbanisme sont des mensonges aussi évidemment que l’espace organisé par l’urbanisme est l’espace même du mensonge social et de l’exploitation fortifiée »[2], on ne peut donc pas vraiment parler de rupture. Mais nous sommes en décembre 1959, et il est vrai aussi que les situationnistes ont varié sur la question[3]. Là où toutefois ils rejoignent Lefebvre, mais ce serait plutôt eux qui l’auraient inspiré, c’est sur la nature de cet urbanisme unitaire qu’ils préconisent. En effet, pour eux, « les fonctions une fois établies, le jeu leur succède »[4] et il faut envisager « le milieu urbain comme terrain d’un jeu en participation »[5]. D’autre part, « … l’urbanisme unitaire est distinct des problèmes esthétiques. Il va contre le spectacle passif, principe de notre culture où l’organisation du spectacle s’étend d’autant plus scandaleusement qu’augmentent les moyens de l’intervention humaine. »[6] C’est ainsi qu’in fine « l’urbanisme unitaire rejoint objectivement les intérêts d’une subversion d’ensemble »[7]. Changer la vie – par la révolution – pour changer la ville et non l’inverse. Mais les situationnistes divergeront sur les voies et moyens, sinon sur les objectifs à atteindre[8].

Publié en décembre 1956 dans Les lèvres nues (n° 9) puis en décembre 1958 dans l’Internationale Situationniste (n° 2), un texte de Debord s’attache à faire l’éloge de la dérive dans une perspective nouvelle : psychogéographique. Distinguée de la promenade et de ses buts, mêmes indéfinis, la dérive est caractérisée par son aspect aléatoire, mais toujours menacée de retomber dans la routine. Aussi en appelle-t-il à la vigilance contre le hasard aveugle un temps vanté par les surréalistes, et préconise-t-il un urbanisme psychogéographique de nature à favoriser la dérive seule issue à la monotonie de la vie quotidienne. La méthode psychogéographique inventée par notre situationniste ne s’oppose pas à celle des tenants de l’écologie urbaine de l’école de Chicago mais la complète dans un dessein éminemment ludique indissociable de son aura poétique : « Dans l’architecture même, le goût de la dérive porte à préconiser toutes sortes de nouvelles formes du labyrinthe, que les possibilités modernes de construction favorisent ». G. Debord, on le voit, n’est pas contre le progrès et a du mal à se désolidariser du mouvement moderne qui continue à le fasciner malgré les réserves qu’il lui inspire. On n’est pas encore dans le postmodernisme mais on s’en approche irrésistiblement : «  Les difficultés de la dérive sont celles de la liberté. Tout porte à croire que l’avenir précipitera le changement irréversible du comportement et du décor de la société actuelle. Un jour on construira des villes pour dériver ».

Pourtant, « le moment présent est déjà celui de l’autodestruction du milieu urbain » constate Guy Debord dans La société du spectacle[9]. A première lecture, l’analyse de G. Debord semblerait diverger de celle de Lefebvre. Lorsqu’il écrit que « l’urbanisation qui détruit les villes reconstitue une pseudo-campagne, dans laquelle se sont perdus aussi bien les rapports naturels de la campagne ancienne que les rapports directs et directement mis en question de la ville historique »[10], il oppose l’urbanisation à la ville pour signifier que la première reproduit « l’isolement et la séparation[11] » de la campagne alors que pour Lefebvre la caractéristique de l’urbain est précisément de rassembler. Mais la crise urbaine que nous traversons, le « séparatisme » des banlieues, nous aide à voir clair sur les effets de l’urbanisation, qui en déstructurant la ville, isole et sépare ce que la société urbaine a, pour Lefebvre, vocation à rassembler. La contradiction n’est de fait qu’apparente à l’aube de ce troisième millénaire qui assiste impuissant à l’agitation des banlieues. N’est-ce pas justement tout l’enjeu de l’aménagement urbain que de recoudre se qui se défait et de  rassembler ?

Dans les années 60, les situationnistes inspireront Archigram, mouvement britannique d’architecture avec, entre autres, Peter Cook ; architecture sans fondation, déterritorialisée, mobile, en phase avec le progrès technique des communications et le consumérisme. Transposition du Pop Art dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme ; architecture de papier, hors du temps et de l’espace l’espace − comme celle de Yona Friedman, concepteur futuriste de mégastructures − qui a déteint sur des architectes comme Renzo Piano et Richard Rogers ou Norman Foster, promoteurs aujourd’hui d’une architecture high-tech.

 ***

 Marx et Engels pensaient échapper à la spéculation en appliquant la dialectique au matérialisme historique. La philosophie devait, certes, permettre à Lefebvre de transcender le découpage disciplinaire, mais non sans sacrifier à la spéculation. Plus concrète pour s’appuyer sur des données réelles, les analyses de Manuel Castells n’en sont pas moins marquées de « systèmisme ».

A suivre :

Manuel Castells : la réponse structuralo-marxiste à « La question urbaine » (1972)


[1] L’urbanisme unitaire à la fin des années 50 in L’Internationale situationniste n° 3 de décembre 1959.

[2] Critique de l’urbanisme : L’Internationale situationniste n° 6 d’août 1961.

[3] Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes de Philippe Simay in Métropoles n° 4 de 2008.

[4] Une autre ville pour une autre vie signé Constant (ibid).

[5] L’urbanisme unitaire à la fin des années 50 (op. cit.).

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes (op. cit.).

[9] Alinéa n° 174.

[10] Alinéa n° 177.

[11] Selon les termes de Marx et Engels dans l’Idéologie allemande.

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