III – SUR LE TERRAIN MEME DE LA VILLE : LE COURANT EMPIRIQUE — 5) « L’habitat pavillonnaire » d’Henri Raymond et al. (1966)

Extension pavillonnaire d’une commune de la banlieue sud-ouest parisienne, dans les Yvelines. Photo prise par Medy Sejai le 3 avril 2005 lors d’un survol en hélicoptère.

« L’habitat pavillonnaire » d’Henri Raymond et al. (1966)

Synthèse de deux recherches menées sur les origines et la diffusion de la maison individuelle urbaine depuis le milieu du XIXe siècle, d’une part, et ses usages et représentations, d’autre part, L’habitat pavillonnaire d’Henri Raymond, Nicole Haumont, Geneviève Dezès et Antoine Haumont tente d’expliquer l’engouement des français pour la maison individuelle et pose la question de savoir s’il s’agit-il d’un attachement archaïque à des formes d’habitat inadaptées à la société contemporaine ou de la poursuite d’un rêve irréalisable ? Sachant qu’entre ces deux positions on peut aussi imputer cet engouement à des manipulations à visées purement commerciales.

Reprenant l’histoire de la maison individuelle depuis son développement à partir de la révolution industrielle par Geneviève Dezès, les auteurs établissent une correspondance entre l’ordre social recherché par ses promoteurs et le désordre spatial comme résultat des politiques réalisées :

–         ordre social, dans la mesure où le logement des ouvriers en pavillons était censé constituer une mesure sanitaire et d’assainissement moral devant permettre de calmer les mouvements populaires et d’éloigner le spectre de la révolution ;

–         désordre spatial par ses conséquences : la dissémination des constructions à la périphérie des agglomérations dans des conditions de précarité et de salubrité laissant souvent à désirer.

L’enquête sociologique menée, sous la direction d’Henri Raymond en 1964-1965, tant auprès de propriétaires que de locataires, de pavillons ou d’appartements, reposait sur trois postulats rappelés par Henri Lefebvre dans sa préface pour la réédition de 2001 :

–         L’habiter, en tant que dimension de l’homme, est un fait anthropologique ; sachant qu’en disant cela, il ne s’agit pas d’en déduire l’existence d’un invariant ou de réduire l’humain à une dimension unique mais au contraire de mettre l’accent sur le changement qui a affecté les modes d’habiter dans le temps et ses multiples dimensions irréductibles à de simples normes d’habitabilité.

–         Les diverses façons d’habiter s’expriment à travers le langage, lequel en tant que fait social constitue un système « qui reflète la vie social », sachant que « les rapports sociaux essentiels restent inconscients ou supraconscients, comme la totalité elle-même de la société, de la culture et de la civilisation ». Ce qui légitime l’analyse de contenu de la parole des habitants.

–         Enfin, « l’habiter, s’exprime objectivement dans un ensemble d’œuvres, de produits, de choses qui constituent un système partiel : la maison, la ville ou l’agglomération. »

Il y a par conséquent un double système « sensible et verbal » ou objectif et sémantique qui n’évoluent pas selon les mêmes lois et dont les écarts sont significatifs et révélateurs des motivations sous-jacentes aux pratiques sociales. Ce sont, en effet, les décalages constatés entre les pratiques et les représentations qui permettent de prendre la mesure du caractère plus ou moins idéologique des discours enregistrés et de la plus ou moins grande adaptation des comportements aux conditions de logement.

A cette fin l’analyse a distingué, toujours selon Lefebvre, trois niveaux d’investigation :

1)      Le niveau des pratiques, affectif et symbolique à la fois : celui de « l’appropriation de l’espace dans le pavillon, c’est-à-dire la socialisation de l’espace individuel et simultanément l’individualisation de l’espace social. »

2)      Le niveau mythique ou utopique : celui des significations qui vient s’ajouter aux pratiques et à l’ « appropriation affective et symbolique de l’espace. » Les choses qui nous entourent n’ont, en effet, pas seulement une valeur affective ou ne sont pas uniquement chargées de symboles mais forment des systèmes de significations (oppositions entre intérieur et extérieur, ouvert et fermé, public et privé, etc.) qui renvoient à des idéaux.

3)      Le niveau idéologique : à la différence du niveau utopique qui relève de l’interprétation que les habitants donnent de leur espace bâti et qui reflète un certain état des rapports sociaux et économiques, l’idéologie, comme système d’idées, a la prétention d’expliquer la réalité et les pratiques (pouvoir de justification). C’est lui qui est source d’aliénation pour l’habitant et l’usager inconscient des mécanismes en œuvre.

La mise en correspondance entre des éléments de l’habitation ou des types d’espaces et les représentations que s’en font les habitants, d’une part ; la confrontation des opinions ou appréciations exprimées lors d’entretiens non-directif avec les pratiques effectives, d’autre part, ont démontré que ce qui était en cause était une certaine conception de l’ordre : ordre octroyé dans le cas des occupants de logements d’ensembles d’HLM, assimilable au désordre, ordre maîtrisé dans le cas des pavillonnaires. On est, ainsi, en présence de deux types de rationalité qui s’opposent au point que la rationalité des uns apparaît comme irrationalité pour les autres.

Au terme de leurs analyses les auteurs mettent l’accent sur la double relation qui lie l’habitat à la société industrielle, d’une part, et à la personnalité, d’autre part. C’est que « l’habitat est dans la civilisation industrielle, la continuation du travail par d’autres moyens » et qu’« être chez soi, c’est constituer le lien fondamental de la personnalité et de l’habitat. » Tout comme Henri Lefebvre, les auteurs conçoivent l’habitat en tant que « projection au sol de certains rapports sociaux ». Et si la superposition du langage et des rapports sociaux ne permettent pas d’induire une symbolique parfaitement adéquate de l’habitat, il n’en ressort pas moins que l’on a affaire à un processus de socialisation de l’espace qui ne s’explique pas par une pression d’ordre idéologique mais dans une personnalité de base : « … l’enfant apprend l’espace dans lequel il devra ensuite insérer des rapports sociaux ».

Il n’empêche que la construction pavillonnaire résulte « de situations sociales et politiques » que reflètent tout autant les utopies que les idéologies. Idéologie de la rationalité urbanistique des théoriciens et politiques qui prônent ce type d’habitat au nom de l’hygiène et de la stabilité sociale ; idéologie des pavillonnaires qui justifient ce mode d’habiter au nom de l’enfant, de la sécurité, d’une vie saine proche de la nature… Archaïsme pour les premiers, l’habitat individuel se présente pour les seconds comme étant la condition du bonheur. Et l’idéologie urbanistique trouve son expression la plus paradoxale dans la contradiction qu‘il y a à se faire le chantre du changement social quand dans le même temps on trouve rien de mieux que de fixer les gens dans leurs pavillons.

Ces enquêtes ont, ainsi, « permis de comprendre que la question centrale n’était pas celle d’une opposition radicale entre logement en individuel et logement en collectif mais celle d’une conception architecturale qui donne aux habitants la maîtrise de leur habitat […] » ; ni entre accession à la propriété et location, sachant que pour les pavillonnaires l’appropriation relève plus de l’être que de l’avoir, de l’habiter au sens de Heidegger que de l’habitat patrimonial au sens usuel dont la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage. Quant à la question de savoir ce qu’il faut préconiser, les auteurs se gardent bien de trancher, se contentant de répondre que « la politique du logement ne peut pas ignorer sans dommages » les motivations qui orientent les gens vers la maison individuelle, et ils se déclarent « convaincus que le logement, qu’il soit individuel ou collectif, doit permettre la satisfaction des tendances que nous avons analysées. »

***

Les conclusions d’Henri Raymond et de ses collaborateurs restent d’actualité alors même que le débat perdure sur la légitimité des extensions en périphérie des agglomérations sous forme d’habitat individuel. Avec toutefois cette différence que, notamment depuis la réforme du logement de 1977 encourageant l’accession à la propriété, la valeur patrimoniale gagne du terrain dans les motivations d’achat comme ont pu le démontrer les équipes de Bourdieu constatant au cours d’enquêtes que l’acquisition d’un logement constituait désormais un placement autant qu’un bien de consommation[1]. D’autre part, il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui le problème social se double d’un problème politique compte tenu de la réserve électorale que constituent les populations désenchantées des lisières urbaines.

A suivre :

Le malaise des grands ensembles : proximité spatiale vs distance sociale 


[1] L’économie de la maison in Actes de la recherche en sciences sociales n° 81/82 de mars 1990.

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